Mardi … Invité, Alain Ruscio

Alain Ruscio

images-1Huynh Khuong An au Panthéon*

Le président de la République doit prononcer un discours le 18 juin au Mont Valérien, à l’occasion du 75ème anniversaire de l’appel du Général de Gaulle. Quoiqu’il dise jeudi, il n’effacera pas la blessure causée par le silence  sur la Résistance communiste lors de la cérémonie du Panthéon.  Merci à notre invité pour son apport à la construction d’une mémoire nationale sans exclusive.

Le 22 octobre 1941, Huynh Khuong An tombait sous les balles de l’armée nazie, aux côtés de Guy Moquet, de Jean-Pierre Timbaud et de tant d’autres, à Chateaubriand. Un Vietnamien. Un citoyen français. Un communiste.

Peu de Français, peu d’historiens, peu de ses camarades de Parti connaissent son nom, parce qu’à prononcer son nom est difficile.

Né à Saigon en 1911, dans ce Viêt Nam que les colonialistes

Unknown s’obstinaient alors à appeler Indochine, il était venu en France, à Lyon, pour y poursuivre des études. Qu’il réussit brillamment, au point de devenir professeur stagiaire de français. Non sans s’investir à fond dans la vie politique française. Membre du PCF, Secrétaire des Etudiants communistes de la région lyonnaise, il milite beaucoup, en particulier au sein des Amis de l’Union soviétique aux côtés de son amie et compagne Germaine Barjon. En 1939, après l’interdiction du PCF, il participe à la vie clandestine de son Parti.

Nommé au lycée de Versailles, c’est là qu’il est arrêté (les sources divergent : en mars ou en juin 1941), puis envoyé à Châteaubriand. Le suite, terrible, est connue.

Voici sa dernière lettre, à sa compagne :

« Sois courageuse, ma chérie. C’est sans aucun doute la dernière fois que je t’écris. Aujourd’hui, j’aurai vécu. Nous sommes enfermés provisoirement dans une baraque non habitée, une vingtaine de camarades, prêts à mourir avec courage et avec dignité. Tu n’auras pas honte de moi. Il te faudra beaucoup de courage pour vivre, plus qu’il n’en faut à moi pour mourir. Mais il te faut absolument vivre. Car il y a notre chéri, notre petit, que tu embrasseras bien fort quand tu le reverras. Il te faudra maintenant vivre de mon souvenir, de nos heureux souvenirs, des cinq années de bonheur que nous avons vécues ensemble. Adieu, ma chérie. »

Il y a, à Paris, au père Lachaise, un monument érigé aux martyrs de Châteaubriand. Sous le nom de Huynh Khuong An, une simple mention, d’ailleurs anachronique : Annamite. Depuis juillet 2014 – donc bien tardivement – une plaque l’honore, là où il a vécu, au 6huynh2 avenue de la Porte Brancion, à Paris.

Et si la présence d’un immigré, d’un colonisé, aux côtés des martyrs français, était un clin d’œil de l’Histoire ? Et si elle prenait valeur de symbole ? Le régime de Vichy, qui a livré les otages, ou les nazis, qui les ont fusillés, ont très certainement considéré avec mépris cet étranger venu se mêler aux terroristes. Lui ont-ils demandé de prouver, par son ADN, le droit de mourir pour la France ?

M. le président, encore un effort. Agissez pour que Huynh Khuong An repose au Panthéon. Il a bien mérité de se deux patries, le Viêt Nam et la France. Ses deux patries ? Mais c’est sans doute cela qui vous gêne.

Alain Ruscio, historien

* Reprise partielle et réécriture d’un texte écrit en 2007, lorsque Nicolas Sarkozy tenta une opération politicienne à propos de la dernière lettre de Guy Moquet

 

4 réflexions sur “ Mardi … Invité, Alain Ruscio ”

  1. Désolé d’apporter ce commentaire, mais je ne peux m’en empêcher. Résistance communiste, certes, mais qu’en 1941, après que le pacte germano-soviétique fut rompu.
    Il est intéressant de lire ceci : « Il est particulièrement réconfortant en ces temps de malheur de voir de nombreux travailleurs parisiens s’entretenir avec les soldats allemands, soit dans la rue, soit au bistro du coin. Bravo camarades, continuez même si cela ne plaît pas à certains bourgeois aussi stupides que malfaisants ! La fraternité des peuples ne sera pas toujours une espérance, elle deviendra une réalité vivante ». (L’Humanité, 4 juillet 1940)

    1. Le commentaire est normal. Il est partie prenante de débats nourris depuis des décennies. Il évoque une période discutée, qui n’échappe pas, par la suite, à des interprétations et des luttes politiques très vives. Une seule remarque : citer quelques lignes même exactes, mais hors contexte, est toujours délicat. Le risque du faux-sens n’est jamais bien loin. Surtout quand les temps sont complexes, lourds de contradictions et qu’il importe de les saisir dans les conditions de l’époque.
      Dans la première période de l’Occupation de la France et de l’installation de Vichy, seule l’Angleterre est en guerre contre l’Allemagne. La Résistance anti-nazie, en France, est extrêmement faible et ses acteurs très isolés. Une situation sans commune mesure avec ce qui se passera en 1943/44 … Il n’est pas inutile de le rappeler en ce 18 juin où l’on célèbre, à juste titre, les 75 ans de l’appel du Général de Gaulle.
      L’appel du PCF à la formation d’un « Front national contre l’envahisseur et les traitres à sa solde », à la création d’un « large front de libération nationale » date, quant à lui, du 15 mai 1941. Le 21 Juin 1941 l’URSS, envahie par Hitler, entre en guerre. Les USA le font, à leur tour, en décembre 1941, après l’attaque surprise de Pearl Harbor par le Japon.

      Signalons, pour mieux connaitre, documents à l’appui, ces années noires, le livre de Roger Bourderon et Roger Martelli, « 1940/1943 – Le PCF à l’épreuve de la guerre, de la guerre impérialiste à la lutte antifasciste » , aux Editions Syllepse, avril 2012 ».

  2. L’appel du 18 Juin du Général de Gaulle. Et oui, toute la différence est là. Différence entre un patriote et entre les dirigeants d’un PC »F » qui recevaient leurs ordres de Moscou, désertaient l’armée française durant l’année 1939, et servaient uniquement les intérêts d’une idéologie et de leur patrie l’Union Soviétique. Et dire que ces gens là osaient traiter en 1947 et 1958, le Général de Gaulle de fasciste. Heureusement que le ridicule ne tuait pas; MM. Thorez et Duclos en auraient été victimes… ( j’ajoute qu’on pourrait dire la même chose à propos du sieur Sarkozy qui ose se prétendre gaulliste en ayant réintégré la France dans le commandement unifié de l’Otan).

  3. Oui, le fait est là. Et le contexte aussi. L’un ne va pas sans l’autre. Vous en apportez un bon exemple. C’est vrai, Maurice Thorez a déserté en octobre 1939, respectant une directive de l’Internationale communiste concernant tous les secrétaires généraux des partis européens adhérents.

    Mais « la direction » du PCF est demeurée dans la clandestinité, en France et en Belgique. Nombres d’élus et de cadres ont été internés et beaucoup seront fusillés dans la période suivante.

    Vraie également la difficile orientation stratégique sur la nature de la guerre, dans la période du Pacte germano-soviétique. Le livre cité dans la réponse précédente en témoigne jusque dans son titre : « de la guerre impérialiste au combat résistant ». Je propose une autre référence, encore plus détaillée à partir d’un fonds d’archives exceptionnelles : les télégrammes chiffrés du Kommintern e 1939 à 1941 aux directions du PCF, Jacques Duclos à Bruxelles et Benoit Frachonà Paris.

    Publiée aux Editions Taillandier en 2003 par un collectif d’historiens cordonnné par Denis Péchanski, ce livre original constitue un témoignage précieux d’une histoire complexe et controversée.

    Encore un mot. C’est vrai, le PCF en 1958 a qualifié De Gaulle de « fasciste ». C’était une faute politique. Mais plus d’un demi siècle après, son refus de la présidentialisation de la Vème République n’était pas sans arguments. Cela n’excuse pas les anathèmes infondés. Je ferai la même remarque à ceux qui en 1968 ont scandé CRS/SS. Comparaison n’est jamais raison !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>