Mardi … Invité Frédérick Genevée

Frédérick Genevée

Passage de relais ?

Le départ d’un de mes fils en Afrique du Sud pour y travailler trois mois dans une auberge de jeunesse m’a ému. Une images-2sorte de mélange de fierté, de quelques craintes bien sûr, et d’interrogations sur son choix. Dans le cadre de ses études à Sc po, il devait faire un stage « au bas de l’échelle sociale », une manière de donner aux futurs énarques la bonne conscience de croire connaître le monde et le peuple. Il aurait pu le faire en France mais il a cherché un pays qu’il ne connaît pas, il s’est débrouillé seul pour trouver ce job, il est parti sans être vraiment assuré d’un logement et rempli de joie, sans angoisse apparente.  L’Afrique du Sud lui est inconnue, mais résonne aux oreilles familiales.

Mes enfants ont été bercés par les récits que nous leur avons faits de la lutte anti-apartheid, des assauts contre l’ambassade d’Afrique du Sud, de la mise à sac de l’office de tourisme après l’assassinat de Dulcie September, de la libération de Mandela et de la construction de la nation Arc-en-Ciel. Qu’en ont-ils retenu au-delà arton1769-4765cdes vicissitudes et des difficultés d’une famille recomposée ? Une sorte d’âge d’or de la jeunesse de leurs parents ? Comment se transmet de générations en générations l’engagement et la sensibilité au monde ? Il y a déjà quelques années, les enfants avaient choisi de devenir aussi espagnols. La loi de mémoire de 2007 leur permettait d’acquérir cette nationalité comme petits-enfants de réfugié républicain. Encore un choix qui les reliait à la la trajectoire familiale et qui concrétisait aussi leurs propres choix politiques. Les garçons sont aux Jeunesses Communistes depuis plusieurs années. Cela semble simple donc : communistes de génération en génération. Pourtant leur militantisme ne ressemble ni à celui de leur grand-père – fils d’anarchistes d’ailleurs – ni au mien. Il est à géométrie variable, ils ont besoin de se sentir utiles immédiatement, ne supportent pas les réunions sans actons concrètes. Alors, ils sont devenus volontaires à la Croix-Rouge et maraudent régulièrement pour aider les SDF. Ma fille, quant à elle, se passionne pour l’urbanisme et la politique de la ville.

Je sais en théorie que les formes du militantisme se modifient, maisimages comme tous les responsables communistes, j’ai tendance à les réfléchir et les évaluer que d’une seule manière : un engagement permanent, de longues discussions et des initiatives qui ne sont pas toujours très originales, sans parler de la fixation sur les élections… Alors la manière d’être engagé de mes enfants, d’être au monde, ne parle-t-elle que d’eux, ou est-ce une caractéristique de leur génération ?

Je m’interroge en permanence sur la manière de construire une mémoire solide de l’histoire communiste, pas la mémoire pour la mémoire, pour transmettre le goût du militantisme, mais aussi pour alerter sur ses complexités et difficultés. Mon obsession de l’histoire, des archives et du patrimoine du mouvement ouvrier est-elle un obstacle ou un avantage au passage de relais que j’aimerais tant accomplir ? Elle peut figer et saturer la vison du monde, conduire à la répétition, mais peut-on construire à partir de rien ?

Mon fils va revenir riche d’une expérience, il va  découvrir les difficultés de images-4 l’Afrique du Sud et percevoir les contradictions de la construction d’un nouveau pays. Sera-t-il critique des récits mythiques de ses parents ou y trouvera-t-il une nouvelle inspiration et des raisons d’espérer ? C’est à lui, à eux maintenant d’inventer.

Frédérick Genevée,  historien

Dernier livre,  » La fin du secret, histoire des archives du Parti communiste français », ed. de l’Atelier, 2012.

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