Vendredi … analyses et documents N° 17

Bernard Marxreferences-cabling-ocde-1-512x408

Inégalités : une question politique de plus en plus structurante

« Avis de turbulences sur les marchés et la croissance mondiale »  titre le Monde daté d’aujourd’hui …  

Nous l’avions déjà noté dans ce blog après le sommet de Davos. Les milieux dirigeants du monde occidental commencent à s’inquiéter sérieusement  des risques d’une crise systémique majeure .

Merci à Bernard Marx * pour son analyse d’un document  qui révèle comment, devant les effets de l’explosion actuelle des inégalités,   le doute grandit au sein de l’OCDE elle-même …

On peut prendre la mesure de l’importance de la question des inégalités au fait que l’OCDE, l’une des institutions internationales les plus attachées à la promotion du libéralisme économique, tire la sonnette d’alarme.

L’OCDE vient de publier un rapport sur les inégalités dans les 34 pays membres de cette institution internationale (pays « avancés » et certains pays émergents d’Europe et d’Amérique Latine) significativement intitulé « Tous concernés : Pourquoi moins d’inégalités profite à tous ». Que dit le rapport ?

1. que les inégalités de revenus ne cessent de s’aggraver et « qu’un point critique est atteint ». C’est le secrétaire général de l’institution, Angel Gurría qui le dit en présentant le rapport : « Nous avons atteint un point critique. Les inégalités dans les pays de l’OCDE n’ont jamais été aussi élevées depuis que nous les mesurons. » Effectivement en 2013 les revenus des 10% étaient 9,6 fois supérieurs à ceux des 10% les plus pauvres, alors que le ratio était de 7,1 en 1980 et 9,1 en 2000.image-bm-1-abdcf

Cela est d’autant plus significatif que le rapport entre le revenu moyen des 10% les plus riches et le revenu moyen des 10 % les plus pauvres tend à écraser les inégalités de revenu. Comme on le sait, au sein des 10 % les plus riches les inégalités se sont aussi creusées. Le ratio des revenus des 5% les plus riches ou plus encore des 1% les plus riches rapportés aux 10% les plus pauvres serait certainement de meilleurs indicateurs.

C’est ce que confirment les statistiques des inégalités de patrimoine. Pour les 18 pays de l’OCDE pour lesquels existent des données agrégeables, les 40% du bas de l’échelle détiennent 3% du patrimoine total tandis que les 1% les plus riches en possèdent 18%

2. Que les plus riches ne sont pas seulement ceux qui s’enrichissent le plus. Ils sont pratiquement les seuls à le faire. Les 40% du bas de l’échelle n’ont pas du tout bénéficié de l’accroissement des richesses produites ces dernières décennies. Cette réalité s’est encore aggravée avec et depuis la crise, avec le chômage, l’augmentation des emplois à temps partiels, la régression des revenus d’activités et des transferts sociaux.image-bm-2-073f8

Evidemment cela a de quoi inquiéter les libéraux. C’est toute la justification de l’enrichissement des riches par leur contribution à l’enrichissement de tout le monde qui tombe à l’eau.

3. Que l’aggravation des inégalités n’est pas seulement un problème social, c’est aussi un problème économique. Selon l’OCDE, l’augmentation des inégalités entre 1985 et 2005 aurait couté entre 1990 et 2010 aux pays de l’OCDE 4,7 points de croissance cumulée. La validité du chiffre n’est certainement pas à toute épreuve. L’idée qui le justifie est l’impact négatif des inégalités croissantes sur le potentiel de croissance à long terme : « À mesure que les inégalités augmentent, les familles des catégories socio-économiques inférieures connaissent une baisse significative du niveau d’éducation et de compétences, ce qui implique un gaspillage important de potentiel et une moindre mobilité sociale. »

À quoi il aurait fallu ajouter bien d’autres effets comme l’insuffisance de la demande et les fuites en avant dans l’endettement et dans un impossible mercantilisme généralisé. L’aggravation des inégalités est au cœur de la crise. Mais évidemment on ne peut pas trop en demander à l’OCDE.

4. Qu’un facteur clé de l’aggravation des inégalités est la précarité croissante dans l’emploi. L’OCDE constate que depuis 1995 plus de la moitié des emplois créés ont été des emplois atypiques (auto entrepreneurs, travailleurs temporaires et travailleurs à temps partiels) et que les choses se sont aggravées depuis 2007 (voir graphique ci-dessous par pays pour la période 2007/2013).

Il y a là une cause majeure de l’aggravation des inégalités puisque les travailleurs « atypiques » ont des niveaux de rémunération plus faibles en termes de salaires horaires et annuels, reçoivent moins de formation et ont davantage de stress au travail.image-bm-3-da006

5. Que les gouvernements devraient avoir quatre priorités :

          –  promouvoir l’égalité entre hommes et femmes en matière d’emploi ;

                  –  élargir l’accès à de meilleurs emplois ;

      – encourager le renforcement des investissements dans l’éducation et les compétences tout au long de la vie active ;

        – renforcer les mécanismes de redistributions qui se sont amoindris dans de nombreux pays ces dernières décennies. « Pour traiter ce problème, dit l’OCDE, les politiques publiques doivent garantir que les individus les plus riches, et aussi les entreprises multinationales, paient leur part de la charge fiscale. »

Un tantinet schizophrène

On pourra juger l’OCDE un tantinet schizophrène, puisqu’elle fait partie des institutions qui ne cessent de prôner une libéralisation des marchés du travail et un allègement des règles sociales.

On peut aussi constater les limites du rapport et des préconisations. L’OCDE laisse de côté la financiarisation. Alors que, dit le sociologue Olivier Godechot « Plus de finance, plus d’inégalités ! » L’étude statistique qu’il vient de publier sur le lien entre la financiarisation et les inégalités entre 1980 et 2007 porte justement sur les principaux pays de l’OCDE. Elle est particulièrement intéressante. Il aboutit à la conclusion que « la finance a contribué avec force au cours des trente dernières années à l’accroissement des inégalités, et plus particulièrement à la concentration des revenus au sein d’une tout petite élite » : « un cinquième de l’accroissement de la part dévolue au top 1%, un quart pour le top 0,1% et 40% pour le top 0,01% résultent de la financiarisation. »

Au passage, Olivier Godechot montre également que si la financiarisation des entreprises semble avoir un impact direct relativement limité sur les inégalités, celle des ménages y contribue plus. Il montre aussi que la syndicalisation a un effet réducteur des inégalités et que l’ouverture aux importations, qui cherche à approcher les effets de la globalisation et de la concurrence extérieure, a des effets inégalitaires par son impact sur les bas revenus. Quant à la financiarisation, ce n’est pas tant l’activité bancaire classique du crédit qui est en cause que le développement de la finance de marché et la titrisation.

Dans la lutte contre les inégalités, c’est donc aussi à la financiarisation dans ses différentes dimensions, qu’il s’agit de s’attaquer.

Reste que même avec ces limites, le rapport de l’OCDE pourra être utilisé. Il contredit, d’une certaine façon, ce qui reste la position ultra dominante des dirigeants européens qui continuent de réclamer et de mettre en œuvre les mêmes « réformes structurelles », de libéralisation du marché du travail et de diminution des dépenses sociales. Comme en réponse à l’OCDE, Mario Draghi le président de la BCE, vient de marteler une fois de plus que « la principale source d’inégalité étant le chômage », « il ne va pas y avoir un meilleur moment pour faire des réformes structurelles que maintenant ».

Un enjeu politique de plus en plus déterminant

Une chose est certaine cependant : l’enjeu des inégalités est politiquement de plus en plus déterminant. Il est au cœur des alliances de classes et de groupes sociaux sur les valeurs et les politiques pour faire face à la crise.

« Ce qui nous attend, dit Ada Calau, la militante des mobilisations citoyennes contre les expulsions, en passe de devenir maire de Barcelone, c’est au choix un horizon féodal avec une augmentation brutale des inégalités, une concentration sans précédent des richesses, de nouvelles formes de précarité pour la majorité des citoyens ou alors une révolution démocratique ou des milliers de personnes s’engagent pour changer la fin du film » (citée par Edwy Plenel, France Culture 28/05/2015).

Les récentes élections municipales et régionales en Espagne montrent qu’une dynamique positive y est en route. Cela ne présage pas d’un happy end pour la fin du film, mais tout de même.

Pour la France, on n’est certes pas obligé de partager le pessimisme d’Emmanuel Todd qui a vu dans les manifestations du 11 janvier un bloc hégémonique « MAZ » (classes moyennes, personnes âgées, catholiques zombies) déjà constitué autour d’un « néorépublicanisme » « qui prétend parler la langue de Marianne mais définit dans les faits une République d’exclusion » (Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse. Seuil / mai 2015). Mais il faut bien constater que le terrain n’est pas encore occupé par une nouvelle affirmation citoyenne massive contre les inégalités.

Comme c’est la crise, sociale et politique, la République sert à tout le monde de référence pour les rassemblements sociaux et les mobilisations politiques. Mais, dans la devise ternaire indissociable, l’égalité et la fraternité sont laissés pour compte. Par le FN qui veut une « République » anti immigrés, anti musulmans et xénophobe. Par le LR qui ajoute à l’injonction de l’assimilation et au rejet de l’immigration, l’aggravation de la politique néo libérale inégalitaire. Et par le PS qui fait, jusqu’à la déchirure, le grand écart entre les paroles (le discours de François Hollande au Panthéon) et les actes.

Dernier exemple de ceci, du moins le plus récent : le traitement de la question des inégalités hommes / femmes dans la loi sur le dialogue social. Deux économistes Françoise Milewski et Hélène Périvier racontent l’histoire sur le blog de l’OFCE. Dans la version initiale du projet de loi sur le dialogue social (dite loi Rebsamen) l’obligation de produire le diagnostic chiffré (le RSC) qui rend compte annuellement de l’état des inégalités disparaît ainsi que l’obligation de négocier en matière d’égalité professionnelle en étant intégrée à d’autres négociations (qualité de vie au travail). Devant l’ampleur des protestations des amendements seront déposés mais rien n’est réglé. Surtout, analysent-elles, « quels que soient les résultats du débat parlementaire, le signal a été donné aux entreprises que la politique d’égalité peut être mise en cause, que les obligations antérieures ne sont finalement pas si impératives et que les efforts entrepris depuis plusieurs années peuvent être relativisés au nom de la simplification ». Les économistes s’interrogent : « Naïveté ou renoncement ? » Poser la question c’est y répondre.

Mais le débat sur la réforme du collège a été toute aussi instructive entre les dirigeants du LR qui cherchent à rallier les couches moyennes supérieures au maintien du statu quo inégalitaire de l’école en France, voir même qui prêchent son aggravation, tout en criant que le projet de réforme du gouvernement assassine la République, et la ministre Najat Vallaud-Belckacem qui prétend lutter contre les inégalités qui minent l’école républicaine française, sans en donner véritablement les moyens.

Que les uns et les autres ne se rassurent cependant pas trop vite. Le choix des inégalités n’a pas encore gagné en France.

Bernard Marx, économiste.6899c30b11d92188fa6a29e993239299

* Publie régulièrement sur le site de http://www.regards.fr une chronique intitulée : Les économistes ne sont pas tous des sales types. Nous le remercions de nous autoriser à reproduire  son analyse.

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