Mardi … Invité, Jean-Paul Scot

Jean-Paul Scot

L’émancipation laïque et sociale51vnDuiVp2L._AA160_

Depuis les crimes terroristes de janvier, le débat sur la laïcité s’est enflammé. Mais répéter « laïcité, laïcité, laïcité » risque d’être contreproductif. Si les Français distinguent mieux l’islam comme religion et l’islamisme comme théocratie et totalitarisme, le racisme antimusulman progresse. 

48 % des Français pensent que Marine Le Pen défend bien la laïcité. Si on peut comprendre que des jeunes l’assimilent par erreur à l’interdit des signes religieux musulmans ostensibles, il faut clamer haut et fort que le FN et l’ex-UMP ont capté la laïcité pour mieux la dénaturer et masquer leur xénophobie. La gauche compassionnelle croit acheter la paix civile par des concessions communautaristes. La gauche de la gauche se déchire depuis les premières affaires du « voile » et s’associe parfois avec des islamistes. Il faut dépasser d’urgence ces contradictions. Trois pistes de réflexion pour prendre du recul.

Toutes les sociétés européennes sont partagées entre deux tendances : d’un côté, la croyance et la pratique religieuses régressent fortement devant la sécularisation des mœurs ; de l’autre de nouvelles religions s’implantent et les néophytes y trouvent une foi souvent identitaire. Fin 2014, 46 % des Français se déclaraient croyants, 39 % incroyants et 15 % indifférents. Mais des lobbies libéraux et conservateurs tentent d’imposer l’idée d’un « retour du religieux » seul capable de « ré-enchanter le monde » !51ITiGm-XoL._AA160_

Ce n’est pas la nouvelle visibilité de l’islam qui a remis en cause la laïcité car toutes les religions depuis 1958 sinon 1989 cherchent à reconquérir une place dans l’Etat. Au nom de la « saine et légitime laïcité », l’Eglise catholique condamne toujours le « laïcisme », mais reconnait le « caractère positif » de la laïcité « telle qu’elle est devenue » et réclame « une harmonieuse collaboration entre l’Etat et la religion catholique » (Benoit XVI). Au nom d’une « laïcité ouverte » ou « inclusive », les Eglises protestantes réclament « une juste place entre l’Etat et les citoyens » et la reconnaissance d’utilité publique de toutes leurs activités éducatives, sociales, culturelles comme aux Etats-Unis. Au nom de « l’acceptation réciproque entre la laïcité et l’islam », les islamistes estiment que « la société française doit reconnaitre l’islam dans toutes ses dimensions cultuelles et culturelles » et accorder aux musulmans « des droits concernant leur statut civil dans les questions de mariage, de divorce et de successions. » La porte-parole des ex-Indigènes de la République vient de déclarer « nous ne reconnaissons pas la distinction entre le profane et le sacré, la sphère publique et la sphère privée, la foi et la raison, … ».

Des « accommodements raisonnables » avec les islamistes et les communautaristes ne règleront pas la question sociale. Jaurès disait que le catholicisme serait contraint de faire des concessions à la modernité et à la laïcité à cause 1° de l’inéluctable sécularisation des sociétés, 2° de l’affirmation des fidèles face au clergé et 3° des progrès de l’exégèse des textes sacrés. Aucune religion n’a porté en elle la laïcité, mais toutes, le christianisme hier, l’islam demain, finiront par reconnaitre le principe libérateur, égalitaire et universel de la laïcité. La laïcité n’est pas l’égal traitement des religions mais le respect mutuel des croyants et des incroyants. Elle n’est pas la « solution miracle » à la crise de nos sociétés. « Laïcité et progrès social sont indissociables, nous lutterons pour les deux » disait déjà Jaurès en 1910.

Jean-Paul Scot, historien.

Rédigé à partir de son intervention lors du débat du 26 mai 2015 organisé par « Demain le monde » au théâtre d’Aubervilliers

Auteur de « L’Etat chez lui, l’Eglise chez elle ». Comprendre la loi de 1905, Points Histoire, Le Seuil, 3ème édition, 2015

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>