Mardi … Invités, Diderot et Rousseau

Denis Diderot et Jean jacques Rousseau

« Les mots glissants »

Sous ce titre, « Les mots glissants », la « Revue du Projet * publie un dossier Unknown très original, riche d’analyses et de lexiques de pleine actualité. La mise en perspective historique élargit la réflexion. Merci à Marie Leca-Tsiomis* de nous offrir ces pertinents « clin d’œil » des philosophes des Lumières

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Les écrivains des Lumières n’ont cessé de réfléchir à la langue, ce lieu d’expérience fondamental, cet espace unique de l’échange et de l’erreur, de la maîtrise et de la servitude ; la langue, ce moule premier de l’usage, où s’inscrivent toutes les conventions, tous les implicites d’une société, mais aussi cet espace essentiel de la liberté de penser et de l’exercice de l’esprit.

Une des entreprises des Encyclopédistes, de Diderot notamment, a été, dans ce grand Dictionnaire, de dévoiler les sens latents des mots, d’en indiquer les pièges liés à un usage social marqué, notamment, par la hiérarchie des castes de l’Ancien Régime. Prenons- en quelques exemples, parmi tant d’autres.

BASSESSE, ABJECTION

Dans l’article consacré aux mots « Bassesse, abjection », Diderot met en évidence les rapports de classe sous-tendus par l’usage de ces termes :

« Observons ici combien la langue seule nous donne de préjugés […]. Un enfant, au moment où il reçoit dans sa mémoire le terme bassesse, le reçoit donc comme un signe qui doit réveiller pour la suite dans son entendement les idées de défaut de naissance, de mérite, de fortune, de condition, & de mépris : soit qu’il lise, soit qu’il écrive, soit qu’il médite, soit qu’il converse, […] il croira penser autrement que tout le monde & se tromper, s’il ne méprise pas qui- conque manque de naissance, de dignités, de mérite & de fortune ; et s’il n’a pas la plus haute vénération pour quiconque a de la naissance, des dignités, du mérite & de la fortune ; et mourra peut-être, sans avoir conçu que toutes ces qualités étant indépendantes de nous, heureux seulement celui qui les possède ! Il ne mettra aucune distinction entre le mérite acquis & le mérite inné ; & il n’aura jamais su qu’il n’y a proprement que le vice qu’on puisse mépriser, & que la vertu qu’on puisse louer. Il imaginera que la nature a placé des Êtres dans l’élévation, & d’autres dans la bassesse ; mais qu’elle ne place personne dans l’abjection […] ; et faute de penser que ces autres sont pour la plupart injustes & remplis de préjugés, la différence mal fondée que l’usage de sa langue met entre les termes bassesse & abjection, achèvera de lui corrompre le cœur et l’esprit.

Et je dis, moi, que les termes abjection, bassesse, semblent n’avoir été inventés que par quelques hommes injustes dans le sein du bonheur, d’où ils insultaient à ceux que la nature, le hasard, et d’autres causes pareilles n’avoient pas également favorisés ; que la Philosophie soutient dans l’abjection où l’on est tombé, et ne permet pas de penser qu’on puisse naître dans la bassesse ».

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INDIGENT

Qu’est-ce qu’un « indigent » ? Il est vrai qu’on entend rarement ce mot de nos jours : il fait peur, sans doute, dans sa crudité, et on lui préfère l’acronyme hypocrite : « SDF ». Quant aux dictionnaires contemporains, le Larousse ou le Robert, ils nous disent, à l’unisson, que l’indigent est celui « qui manque des choses nécessaires à lavie». Diderot, lui, en donnait une définition indéniablement plus abondantes et surtout plus complète car référée à l’organisation politique, fondatrice de l’injustice sociale :

« Homme qui manque des choses nécessaires à la vie, au milieu de ses semblables, qui jouissent avec un faste qui l’insulte, de toutes les superfluités possibles. Une des suites les plus fâcheuses de la mauvaise administration, c’est de diviser la société en deux classes d’hommes, dont les uns sont dans l’opulence & les autres dans la misère. »

CITOYEN

Rousseau nous offrira un dernier exemple : dans Du Contrat social, il s’arrête sur ce mot essentiel, Citoyen. Reprochant aux Français de se dire «citoyens» alors qu’ils vivent sous un monarque et de confondre le mot «ville» et lemot «cité»,il établit une définition rigoureuse axée sur l’être politique :

« Le vrai sens de ce mot s’est presque entièrement effacé chez les Modernes. La plupart prennent une Ville pour une Cité et un Bourgeois pour un Citoyen. Ils ne savent pas que les maisons font la Ville mais que les Citoyens font la Cité. » (Du Contrat social, L. I, chap. VI, n.)

Rappelons enfin ces réflexions de Diderot, il y a environ 250 ans. Bien sûr, elles évoquent d’autres types de mystifications langagières, d’autres formes de langue de bois, d’autres espèces d’aliénations ; ceci étant, on ne peut que mesurer leur actualité :

« Il faut apprendre aux peuples qui prononcent aujourd’hui comme il y a quatre cents ans, les mots de vice, de vertu, de rois, de prêtres, de ministres, de lois, de gouvernement, quelles sont les véritables idées qu’ils doivent y attacher. C’est de l’idiome d’un peuple qu’il faut s’occuper quand on veut faire un peuple juste, raisonnable et sensé. » (Lettre à Falconet, juillet 1767).

* cf  La Revue du Projet,  http://projet.pcf.fr/capture_decran_2015-06-18_a_16.25.51

*Marie Leca-Tsiomis est professeur émérite de littérature  française à l’université Paris-Ouest Nanterre-La Défense.

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