Vendredi … passage N° 2

images-5Geneviève Brisac

Au début, Charlotte Delbo.

 Dans un précédent* « Clin d’œil invité », Genevière Brisac évoquait « l’air du temps »*, avec une finesse d’écriture nourrie de l’angoisse du présent. Elle nous convie aujourd’hui à une réflexion plus grave, dans une rencontre originale avec la grande voix de Charlotte Delbos dont elle met en valeur la force d’actualité. Un dialogue riche d’humanité,  au cœur des tourments de  notre époque.*

Dans la cour , il y a un cerisierimages-1 au milieu d’une pelouse. Je viens d’emménager et je me sens une étrangère. Je ne suis pas sûre que je saurai vivre ici. Je transporte mes cartons, je remplis la cave de vieux papiers, de vaisselle ébréchée, je peine à m’enraciner encore, une fois de plus

Devant l’ascenseur m’attend une femme

Je veux vous parler, dit-elle avec timidité. Je suis madame P. Elle a un petit mouvement de recul et j’en ai un moi-même, parce que nous avons en commun la peur d’être de trop, nous craignons de déranger. ( Sans doute, n’aimons nous pas tellement qu’on nous envahisse, ni qu’on nous dérange.)

Madame P. a senti mon léger mouvement. Toutes deux nous faisons un effort. Je veux vous parler d’elle, de Charlotte Delbo, dit-elle, très vite.

Ma peau s’est hérissée sur mes bras.

Charlotte Delbo m’envoie des signaux.

Elle qui écrivait : chaque jour un peu plus je remeurs, voici que, chaque jour, elle vit et revit. Elle qui écrivait : je reviens d’un autre monde, dites-moi : suis-je revenue de l’autre monde, pour moi je suis encore là-bas et je meurs là-bas, chaque jour un peu plus.

Or la voici : intensément présente au milieu de nous.

Peu après notre rencontre, je suis montée chez madame P. dans l’espoir de m’approcher davantage.

En ce dimanche de juin, elle avait préparé des papiers évoquant la matricule 31661, son énorme rire, sa droiture, son énergie, son goût de la vie, des voyages. Son destin.

Charlotte Delbo, étudiante auprès de Henri Lefebvre. Charlotte Delbo, militante communiste révoltée dès 39 par le pacte germano-soviétique. Delbo, la résistante . Secrétaire de Louis Jouvet. Passionnée de Molière. Charlotte Delbo amoureuse de Georges Dudach, fusillé à 28 ans en chantant la Marseillaise.

Son sens des mots nous donne la chair de poule.

La fidélité de Charlotte Delbo va d’abord aux noms. Aux prénoms qu’elle égrène. Eva, Lily –dont le vrai prénom était Marie-Jeanne-, Yvonne Picard et Yvonne Blech, Yvette , Carmen, Viva. Henriette. Lulu. Mado.

Jamais une syllabe de trop. Jamais un nom en moins.

Charlotte Delbo écrivait juste, oreille absolue, coeur fragile, parce qu’elle pensait sans peur. Et parce qu’elle avait fait l’expérience de la puissance des mots, leur puissance gagnée sur la faiblesse, leur magie gagnée sur l’impossibilité de dire, la force de nommer puisée au cœur de l’expérience de la déshumanisation.

Je dis à madame P. que j’ai affiché sur mon mur tout neuf l’un de ses poèmes , il dit:

Vous qui passez, habillés de tous vos muscles,

je vous en supplie : faites quelque chose, apprenez un pas, une danse, quelque chose qui vous justifie, qui vous donne le droit d’être habillé de votre peau, de votre poil.

Apprenez à marcher, et à rire, parce que ce serait trop bête à la fin que tant soient morts et que vous viviez sans rien faire de votre vie. 

Dans le camp de la mort d’Auschwitz et à Ravensbrück, elle avait juréimages-4 à ses camarades qu’elle raconterait plus tard. Même si, chaque jour, elle devait lutter pour persévérer de vivre, l’envie l’en ayant quitté.

Elle a dit le ruisseau où se frotter la peau à l’arracher, elle a dit les mots salvateurs retrouvés dans Le Malade imaginaire, et elle a dit cette volonté qui les tenait comme un délire, d’endurer, de persister, de sortir pour être la voix qui reviendrait et qui dirait, la voix qui ferait le compte final .

Avec ce vide glacé : pourquoi revenir si je suis la seule qui revienne.

Madame P. connaît Charlotte Delbo bien plus intimement que moi, elle se rappelle ses paroles:

mieux vaut ne pas y croire

A ces histoires de revenants

Plus jamais vous ne dormirez

Si jamais vous les croyez

Ces spectres revenants

Ces revenants qui reviennent

Sans pouvoir même

Expliquer comment.

Cela tombe bien, lui dis-je, car nous ne voulons pas dormir.

Nous ne dormons pas, madame P. et moi, nous parlons. De la rafle du Vel d’Hiv, à laquelle elle a échappé, c’est une histoire inouie que je raconterai ailleurs, de sa vie de résistante, car certaines choses ayant été vécues, on ne peut plus avoir peur de rien.

Ensuite surgissent Nuchim et Rifka

Et puis, un jour d’hiver, je trouve une enveloppe dans ma boîte auximages-6 lettres.

Un papier quadrillé plié en quatre est glissé à l’intérieur, une phrase écrite au crayon, de grandes lettres calligraphiées, comme un message secret.

Je vois cela comme l’étape minuscule d’une chasse au trésor dont le but m’est inconnu.

Les mots, mis au bout les uns des autres, disent ceci :

La mort des nôtres, et nous n’y pouvons rien, nous a nourris, non pas de rancœur, non pas de haine, mais d’une énergie que rien ne pourra briser.

Qu’on ne vienne pas me parler de deuil si ce mot signifie que les tiens s’éloignent. Au contraire, ils sont à tes côtés, pour te donner le courage de vivre et de triompher des épreuves. Ils sont à tes côtés, tu peux compter sur eux.

Si je devais résumer mes relations avec mes parents, je dirais exactement cela, écrivait pour conclure l’auteur de la lettre.

J’ai recopié ces phrases d’un livre, mais c’est comme si elles avaient été écrites pour moi, par moi, disait l’auteur.

Ces phrases me coupent le souffle, à moi aussi.

La lettre a été déposée par ma voisine, madame P.

Eugénie, dite Jenny, dite Nini.

Je l’appelle maintenant Jenny, car personne ne l’appelle plus Eugénie depuis bien longtemps. Depuis presque quatre vingt dix ans. Car Jenny est née en 1925.

Comme ma mère, à qui elle ne ressemble pas, comme Flannery O’Connor, qui n’a rien à faire ici, sinon nous protéger de la banalité et du mal.

Jenny. J’ai parfois le sentiment que la diminution de son prénom procède, comme dans une histoire talmudique, d’un processus d’autoeffacement.

Eugénie, Jenny, Nini, Ni. Où es-tu ?

Je suis montée chez elle comme la lettre m’y incitait. L’escalier sentait le cigare au rez de chaussée, ensuite la friture et les légumes trop cuits.

Le tapis effiloché et rouge et noirâtre faisait comme un petit chemin au milieu des fissures.

Je me trompe à chaque fois de palier. J’imagine que son logement est au dessus du mien. Et je me perds. Je me perds dans cet escalier de bois étroit qui mène de chez elle à chez moi.

Cela semble simple, et cela ne l’est pas.

J’ai sonné.

Elle a ouvert et levé la tête d’un air résolu et espiègle.

Je veux te parler de mes parents , m’a t- elle dit. Tu t’en doutes. Et elle a rigolé.

Il y avait une photo retournée, dos jaune, image contre le bois ciré.  Elle était posée devant elle, sur la table où nous buvions en général  un thé.

Jenny a mis de l’eau à chauffer dans une petite casserole. Elle est revenue vers moi. Je me suis assise, j’ai regardé son visage sérieux, ses grands yeux bleus, ses longues mains, les deux taches brunes sur sa tempe, la peau fine de ses avant-bras, elle s’est tenue droite, comme pour une petite cérémonie, et elle a tourné l’image vers moi.

Avec fierté, comme un œuf de pâques, un bien précieux, la clé de quelque chose.

Eux.

Rifka et Nuchim P.

Deux personnes mortes depuis longtemps, lui le premier Août 1942, et elle je ne le sais pas, personne n’en sait le moment exact, à l’âge de quarante-deux ans pour elle et cinquante-deux pour lui.

Alors, devant leurs deux visages penchés l’un vers l’autre, face à cet objet banal, une photo de parents en noir et blanc, elle prend la parole.

Mes deux parents étaient polonais, juifs et athées .

Elle a un rire dans la voix, le rire de qui se méfie des lieux communs,
des mots qui agissent comme des verrous. Ou comme des étiquettes. Les étiquettes sont une drôle de chose. Juifs, polonais, athées. A chaque syllabe ici, le monde rétrécit et se fige. L’émotion se retire comme une vague.

Oui, oui, on connaît, ne nous cassez pas la tête à radoter sur toujours la même chose.  On sait tout ça, on sait tout sur vous.

Elle précise : enfin athées au moment où je les ai connus.

A quel âge rencontre t’on ses parents ?

A quel âge sait-on ce qu’est un shabbat qu’on ne respecte plus, une prière non apprise, un châle perdu et non transmis, des interdits balancés par dessus les moulins, tout cela soldé par une blague anticléricale, un geste d’agacement. D’innombrables gestes pour se débarrasser des entraves et plonger dans ce brave vingtième siècle.

Je recommence à parler avec Jenny.

Nous parlons de ses parents et nous parlons de ses combats, car les deux choses sont étroitement liées, nous parlons de sa résistance inébranlable, face à tous les camps et toutes les humiliations du siècle, aux côtés de Maurice Nadeau, de Cornelius Castoriadis,de Benjamin Péret, de Jean-René Chauvin, de Charlotte Delbo.

La cour s’est peuplée d’âmes en colère, d’âmes libres, avec leurs combats perdus et non perdus. Noblesse de l’échec, disons-nous, parfois lasses.

Dans la cour, le cerisier a refleuri. Le merle moqueur sautille sur la pelouse. Les enfants font d’énormes bulles de savon et sautent à la corde. La vie explose.

Je suis orpheline, dis-je, mes parents sont morts. Ils sont à mes côtés pour me donner le courage de vivre, c’est grâce à eux que imagesje vis ici, dans cette cour, ma cour, je peux compter sur eux.

Geneviève Brisac, écrivaine. Dernier livre paru , Ed. de l’Olivier

* Geneviève Brisac a été l’invitée de  notre Mardi du 3 mars.

* Le texte que nous a envoyé Geneviève est paru dans la série des écrivains de l’été dans l’ Humanité du 9 juillet dernier.

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