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Lucien Sève 

L’appropriation  des puissances sociales  par leurs acteurs  eux-mêmes * IMG_1058

Dans le Monde (édition du 27 septembre), Édouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie appellent à une contre-offensive intellectuelle et politique de vraie gauche. Je dis bravo, c’est vital. Mais pourquoi tirer contre son camp ? Parlant de « responsabilité » ils écrivent : « Les philosophes n’osent pas s’engager. » Cette phrase me choque vivement. J’ai nombre d’ami-e-s philosophes comme moi, communistes sans carte, parfois avec, qui passent leur vie à se battre dans le sens d’une vraie gauche, sur quoi les médias dominants font bien sûr total silence. Et vous faites comme eux ! Mauvais début. S’il vous plaît, ­informez-vous sans œillères. C’est quoi, une contre-offensive intellectuelle de vraie gauche ?

D’abord, pour moi, oser hurler des évidences devenues révolutionnaires à force d’être mises au cachot. Exemple : non, le travail n’est pas un coût, c’est juste le contraire, c’est depuis toujours, avec la nature, l’unique source de toute ­richesse. Comme aussi de tous les profits capitalistes, lesquels ne sont rien d’autre que du travail non payé.

Ce que le capital ose appeler un coût, c’est le fait que cette poule aux œufs d’or n’est quand même pas ­gratuite, pour l’exploiter il faut payer des salaires et des « charges » (autre mot qui mérite hurlement). Preuve courte : si le travail était un coût pour les capitalistes, nous expliquera-t-on pourquoi ils mettent un tel acharnement à vouloir en allonger la durée ? Or, il y a aujourd’hui par douzaines des mots ainsi pris en otage ou inventés-imposés par les porte-voix du fric et qu’il faut dégoupiller comme des grenades – compétitivité ou gagnant-gagnant, flexibilité ou chômeur-fraudeur, démocratie ou bonne gouvernance… Ou encore courage. Quand nos potentats annoncent avec mâle fierté une décision « courageuse », prenez peur, car pour eux le courage c’est toujours celui dont vous allez avoir grand besoin pour subir. L’idéologie au pouvoir empoisonne les mots à la source. Nous avons à être les écologistes du vocabulaire.

Mais dénoncer n’est fécond qu’à condition de dire aussitôt où il s’agit d’aller – sauf à cultiver le désespoir, qui nourrit le pire. Vers où faut-il aller ? C’est le point crucial. Or, ça crève les yeux, mais il faut oser le dire. Ce qui menace mortellement la planète et le genre humain civilisé, c’est cet extraordinaire archaïsme qu’est devenu le capitalisme. Gérer le destin de la nature et de milliards de personnes selon l’intérêt à court terme d’une caste de profiteurs égoïstes tourne au crime géant contre l’humanité. Voilà ce qu’il faut calmement hurler, à l’heure où beaucoup sentent que nous allons dans le mur. Société sans classes ou catastrophe sans nom. Or, ce qui n’était pas mûr hier encore – d’où le dramatique avortement d’un « communisme » pas même socialiste – le devient avec l’essor exponentiel des technologies, le développement général des individualités, la planétarisation accélérée des échanges. Femmes et hommes d’aujourd’hui deviennent capables de se diriger sans tuteurs abusifs. L’heure vient de sortir enfin de notre préhistoire.

Mais comment ? Par une évolution révolutionnaire qui a déjà largement commencé : l’appropriation tout-terrain des puissances sociales par leurs acteurs eux-mêmes. Exemple : des salariés reprennent une entreprise utile et viable abandonnée par le capital pour plus juteux. Démarche citoyenne à universaliser hardiment, du local au global – vie du quartier ou questions scolaires, médias ou discriminations de toute sorte, petite ou grande politique. Dès maintenant, faire vivre partout du ­post-classe. Pas facile. Mais imparable. Cela seul redynamisera la politique, en lui rendant efficacité et honneur. Il faut militer.

Réinvestir l’espace public ? Absolument. Voici mon tiercé : hurler calmement qu’un chat est un chat ; en appeler sans cesse à sortir du capitalisme ; engager sans délai sur tous les terrains toutes les initiatives d’appropriation possible.

Lucien Sève, philosophe. Dernier livre, tout juste paru aux Editions sociales : « Pour une science de la biographie »

Cet article a été publié dans l’Humanité du 6 octobre, dans le cadre d’une semaine de contributions  sur le thème : « comment les penseurs de l’émancipation peuvent-ils réinvestir l’espace public? »

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