Le document du blog : Roger Martelli

Roger Martelli*

Se sortir de Unknownla guerre

Un pays abasourdi par un déchainement de violence inouïe… La sidération devant l’horreur d’un massacre inédit chez nous, depuis bien longtemps… Ce qui, depuis si longtemps et la plupart du temps dans l’indifférence, est le lot récurrent de nombreux pays d’Afrique et d’Asie envahit notre horizon.

Ni Karachi, ni Bombay, ni Bagdad, ni Mogadiscio, ni Ankara, mais Paris. La France découvre que la guerre avec « zéro mort » n’existe pas. Le problème des guerres modernes est que l’on ne sait jamais trop bien quand elles s’arrêtent et que l’on ne sait pas vraiment s’il peut y avoir un vainqueur et un vaincu.

L’état de guerre

Au début septembre, le gouvernement français décidait de s’engager dans la voie des frappes aériennes contre l’État islamique. Deux raisons ont été alors données : « C’est Daech qui fait fuir, par les massacres qu’il commet, des milliers de familles », et « c’est depuis la Syrie, nous en avons la preuve, que sont organisées des attaques contre plusieurs pays, et notamment le nôtre ». La tuerie d’hier soir se présente comme une réponse barbare à cet engagement.

Pour une part, nous restons dans une logique qui, depuis au moins septembre 2001, est celle du monde occidental. À partir des attentats du World Trade Center, la notion dominante a été en effet, partout, celle de la « guerre contre le terrorisme ». Lancée à l’époque par l’administration Bush, elle est devenue une option internationale qui comprend deux volets indissociables. En effet, deux dimensions accompagnent ce choix : celle, proprement militaire, des frappes dites « ciblées » et celle de la prévention et du contrôle. Cette dernière passe par l’extension des activités de renseignement et, s’il le faut, par une législation qui vise à frapper par avance les terroristes potentiels.

« Nous avons une guerre à mener », déclarait Manuel Valls au lendemain de la tuerie de janvier dernier. « La guerre a été déclarée à la France, à ses institutions », surenchérissait Nicolas Sarkozy au même moment. Après d’autres, la France a connu la récente loi sur le renseignement, votée dans la foulée de l’émotion « Charlie » de janvier dernier. Elle a pratiqué les engagements militaires dans sa « zone privilégiée » d’Afrique (intervention au Mali après l’intervention en Libye). Elle étend désormais son action vers le Proche-Orient, en rupture définitive avec la logique prudente exprimée par de Villepin en 2003.

Impuissance des armes technologiques

Au bout du chemin, nous n’avons pas la sécurité promise. Au contraire, nous avons la guerre et « l’État fort ». Gauche et droite devraient rivaliser pour savoir qui, dans ce domaine, est le mieux placé pour assumer les responsabilités.

Cette dispute est tout aussi dangereuse qu’inefficace. L’effroyable bilan d’une nuit sanglante nourrit certes, nécessairement, le désir d’un châtiment exemplaire. Il nous renvoie à des périodes noires de notre histoire, que nous pensions avoir réussi à conjurer. Le légitime désir de punir les coupables ne doit pourtant pas faire oublier quelques idées simples.

La logique de la guerre, tout d’abord, a perdu de son efficacité. La guerre moderne n’est plus celle du passé et, en fait, elle est de plus en plus improbable. D’un côté s’affirme une technologie sûre d’elle-même et ultra-coûteuse qui agit à distance en couplant l’observation satellitaire et l’impunité du drone ; de l’autre côté se structure une combinaison surprenante mêlant la haute technologie informatique de la transmission et la rusticité d’un armement d’autant plus imprévisible et indétectable qu’il est constitué d’armes d’ancienne génération, théoriquement en voie d’obsolescence.

Depuis plus de trente ans, la surenchère technologique a montré son inefficacité. La sophistication des armes reste impuissante. L’extension de la surveillance informe de la possibilité du pire ; manifestement elle n’en empêche pas la réalisation, quand la rusticité des moyens sert de support à la barbarie.

Menace sur les libertés

Le second risque touche à nos libertés. Rien ne sert de se cacher que, brutalement ou insidieusement, volontairement ou non, l’état de guerre conduit à l’état d’exception, fût-il légitimé au départ par l’état d’urgence.

Dans un moment de compréhensible trouble national, mieux vaudrait ne pas oublier que nous sommes, depuis quelque temps, dans un engrenage dangereux qui fait que le vocabulaire et les méthodes de la guerre tendent à se recouper de plus en plus avec ceux de la justice. La « dangerosité » est le concept clé, le « profilage » la méthode de prévention par excellence, la « mesure de sûreté » le critérium de la peine, au détriment de la culpabilité. Armée, police, justice ne traquent ni ne punissent plus les coupables, mais neutralisent les criminels en puissance.

Ainsi se structure le long cheminement judiciaire et policier qui, en un siècle, fait passer du criminel « responsable » au criminel « né », puis au criminel « potentiel ». Individus à risque, populations à risque, que l’on trace, contrôle, parque et isole… Alors, ce qui relève de l’exceptionnel éventuellement nécessaire (toute situation exceptionnelle exige théoriquement des actes exceptionnels) se transforme de facto en état d’exception. Et quand le second terme tend à dominer, comment empêcher, quelles que soient les volontés affichées, que l’exceptionnel de la mesure particulière nourrisse l’exception de la norme elle-même ?

La présomption fondée sur l’observation des comportements et des habitudes suffit à définir le suspect. L’impératif de prévention, ensuite, autorise son élimination, sans délibération ni confrontation. Le mythe de la sécurité totale repose sur l’illusion de la prédictibilité absolue ; il porte en lui la relativisation maximale de l’État de droit. L’ »état de guerre » et la « tolérance zéro » se conjuguent pour faire du contrôle l’alpha et l’oméga de l’aspiration sécuritaire. L’état d’exception est la nouvelle norme, et la suspicion généralisée tend à fonctionner, de plus en plus, comme un principe d’organisation du social.

Jamais n’a paru aussi moderne la phrase de Benjamin Franklin prononcée en 1775 et reprise par le troisième président des États-Unis, Thomas Jefferson : « Ceux qui sont prêts à sacrifier une liberté fondamentale pour une petite sécurité temporaire ne méritent ni l’une ni l’autre et finissent par perdre les deux. »

Combattre le mal ou éradiquer ses causes

La logique de guerre est techniquement discutable : aucune guerre depuis plus de trente ans n’a connu de solution définitive et imposé durablement la paix. Elle est démocratiquement dangereuse. Enfin – et c’est le troisième risque – elle est inefficace, car elle contourne la question des causes structurelles du désordre du monde.

Diplomatiquement, le choix semble simple. Dans un univers de « guerre des civilisations », la France doit choisir l’engagement le plus conséquent possible dans le bloc occidental. La France a perdu son dynamisme politique face à l’Allemagne ; il lui reste sa force de frappe militaire. L’État ne peut plus agir sur l’économie ; il lui reste l’exercice de sa fonction régalienne.

Or le choix officiel repose sur l’oubli des causes structurelles profondes de la déstabilisation de nombreuses régions du globe, notamment en Afrique et au Proche-Orient. Cantonner les pauvres ou éliminer la pauvreté ? Qu’on le veuille ou non, c’est toujours la même question qui revient. Des organismes comme le Programme des Nations unies pour le développement expliquent depuis quelques décennies que les carences gigantesques en termes de développement humain et la polarisation persistante des ressources sont les bases mêmes de l’insécurité. Qu’en a-t-on fait ? Rien. Au début du XXIe siècle, on a défini avec tambours et trompettes de grands objectifs pour le Millénaire. Pour la plupart, ils ne sont pas atteints à ce jour.

La guerre contre la malnutrition et la faim, contre les maladies de masse, contre la face noire de l’urbanisation métropolitaine, contre les discriminations, contre le gouffre des inégalités, contre la dégradation environnementale, qui affecte avant tout les pauvres, contre toutes les fractures technologiques, contre les trafics d’armes entretenus par les pays riches, contre les paradis fiscaux qui distraient des sommes colossales dont le développement humain aurait besoin… ? Non : la guerre contre le terrorisme. L’Occident enfante et arme Ben Laden pour en faire ensuite le symbole du Mal – et faire oublier que le terreau dudit Mal n’est rien d’autre que cet écheveau de « maux » bien concrets qui nous tissent un monde invivable. On attribue à Goethe une phrase, datée de 1793, qui a fait l’objet de bien des dissertations : « J’aime mieux commettre une injustice que tolérer un désordre. » Phrase désormais sans objet : nous avons à la fois l’injustice et le désordre.

Répondre par la justice et l’égalité

Les inégalités et le ressentiment qui en découlent étant inexorables, il n’y aurait pas d’autre solution que d’en maîtriser les effets par l’usage d’une force technologique supérieure et d’une combativité nourrie par le sentiment populaire du danger. Peu importe alors la caractérisation même dudit danger : défense des droits de l’homme, défense des valeurs libérales de l’Occident, défense des racines chrétiennes ou, plus simplement, désir de « rester maître chez soi ».

Or cette logique est désastreuse à plus d’un titre. Sur le plan international, elle ajoute du ressentiment à de la frustration, elle produit davantage de désordre que d’ordre. Culturellement, elle tourne le dos à la tradition pacifiste d’une gauche qui sait, depuis Jaurès, que le capitalisme porte la guerre comme la nuée porte l’orage. La logique guerrière est censée installer François Hollande en grand homme d’État. En réalité, elle légitime la droite, dans sa variante la plus radicale, et, au contraire, elle désarme la gauche.

Si logique il y a, il faut la combattre, la défaire et lui substituer une autre logique de développement, une autre conception de l’équilibre social. Face au fanatisme, la réponse n’est pas celle de la guerre mais celle de la justice ; elle n’est pas celle de l’identité à défendre mais de l’égalité à promouvoir. Partout et dans tous les domaines.

Le drame doit nous conduire au sursaut civique. Il ne doit pas nous précipiter dans un engrenage sans issue.

Roger Martelli, historien

* Cet article est paru le 14 novembre sur le site http://www.regards.fr/

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