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Urgences

Francette Lazard

Que dire de plus ? Mais comment parler d’autre chose ? Je ne me souviens pas de moments collectifs aussi denses en émotion forte et contrastée, nourrie d’une multitude d’analyses et de réflexions qui saturent la pensée.

Dans son article Faire taire la colombe , René Piquet disait parler pour lui même. Chacun s’ exprime en effet à sa façon.  Le silence peut être, aussi, un moment de sensibilité partagée.

Ainsi pourrait se construire le rassemblement d’un peuple que réunit la sidération du deuil, dans le respect des opinions, dans la qualité des confrontations et dans la recherche des solutions.

Toutes les  instrumentalisations politiques  auxquelles nous sommes confrontés ces jours-ci sont indignes, d’où qu’elles viennent. Il ne suffira pas d’invoquer l’union sacrée pour anesthésier l’expression des différents points de vue sur les responsabilités,  sur l’efficacité des mesures prises, sur les antagonismes du présent et sur l’expérience de l’histoire. Que celle-ci soit encore  proche  comme le « Patriot Act », ou  lointaine …

La mémoire de l’Union sacrée du mois d’ août 1914 a traversé le XXe siècle. Les débats historiques du Centenaire en ont actualisé la compréhension critique. Ils m’aident à mieux saisir aujourd’hui la complexité du choix qui a conduit des dirigeants du mouvement ouvrier comme Jules Guesde ou Marcel Cachin  à participer au gouvernement de guerre .

Le mot d’ordre de « guerre à la guerre » de la IIe Internationale socialiste a été submergé, de chaque côté des frontières, par une lame de fond patriotique. Nul ne prévoyait encore l’horreur  des tranchées. Dans le refuge isolé de l’exil en Suisse,  le parti bolchevik de Lénine a pu de son côté continuer à dénoncer la guerre impérialiste.

Le « court XXe siècle* » va naître de ces fractures dont les stigmates demeurent.

Privilège du temps qui passe : en 1955, c’est à travers ma propre expérience militante que je suis confrontée à la notion d’union sacrée.

C’est le début des « événements » d’Algérie, comme disaient les discours officiels. Le gouvernement fait adopter un dispositif d’état d’urgence, que refuse le Parti communiste, isolé dans l’opposition. Je suis alors étudiante en histoire à la Sorbonne. Les jeunes communistes y sont très mobilisé pour la paix en Algérie. Nous vendons chaque jour L’Humanité, mutilée par les ciseaux de la censure. Sur le boulevard St-Michel, nous ne sommes qu’une poignée dans les diverses manifestations organisées malgré l’interdit de l’état d’urgence, et cela devant des passants hostiles, ou indifférents.

Elu l’année suivante sur la promesse de rétablir la paix, le gouvernement socialiste de Guy Mollet demande des « pouvoirs spéciaux ». Le PCF va les voter en espérant œuvrer ainsi à l’union pour la paix en Algérie. Ce choix soulève entre nous des discussions passionnées, que nous avons conclu  par l’idée … que l’avenir tranchera. Il faudra encore six années de secousses et de drames pour que de Gaulle prenne enfin acte de l’impasse des logiques de guerre.

Je sais que comparaison n’est pas raison.

Les combattants algériens étaient, à l’époque,  partie prenante d’un vaste mouvement  émancipateur mondial contre les dominations coloniales. Le terrorisme islamique, aujourd’hui,  s’enracine pour le pire dans le chaos créé par les forces d’intervention occidentales, toujours à la manœuvre pour maintenir l’essentiel de leur emprise sur les ressources et les peuples du monde.

Le choc des attentats du 13 novembre avive l’attente d’une réponse efficace pour se préserver de l’horreur. Contre les logiques de terreur et de guerre, à l’opposé des mesures de réduction des libertés, la recherche de sécurité devrait être un appel à la créativité démocratique : celle de l’élargissement des espaces d’intervention populaire, celle d’une République une et universelle, celle de citoyens responsables et solidaires.

2 réflexions sur “ Urgences ”

  1. Cet article est obscur à force de veiller à n’attaquer personne. Tu ne condamnes même pas nettement le vote des pouvoirs spéciaux à Guy Mollet, laissant la conclusion à de Gaulle… Et tu ne mentionnes jamais le comportement des élus ces derniers temps qui n’ont même pas eu le courage de voter contre l’extension de l’état d’urgence, comme si l’absention de certains pouvait suffire.

    Ce texte illustre bien le problème de ce blog : on ne peut pas parler de politique en refusant de faire de la politique. L’argument « place aux jeunes » ne tient pas non plus, avec l’allongement de la durée de la vie, jeter au panier des décennies d’expérience et d’historique pour cause de retraite n’est rien d’autre qu’un gâchis, une démission de responsabilité qui n’a aucun sens.

    Le lecteur y attend un éclairage assumé et clair, et non des circonvolutions qui rendent le propos confus et l’intention illisible. Le seul fait que ce blog existe montre que vous avez des choses à dire, ce dont personne ne doute, alors dites-les et n’ayez pas peur d’intervenir.

    Vous n’êtes pas des « ex » comme beaucoup d’autres qui, eux, ne se privent pas d’écrire, vous avez une fenêtre bien à vous dans laquelle presque personne ne parle et où beaucoup se cherchent. Vous êtes toujours actifs, même si cette activité a changé de forme, s’est virtualisée, touchant ainsi un public international où les générations se croisent. L’Huma ne peut sans doute pas en dire autant…

    Alors, allez-y ! Quand les élus dérapent comme cette semaine, si vous le pensez aussi, n’ayez pas peur de le dire et d’expliquer pourquoi. Cela ne peut que pousser la réflexion dans une direction plus intéressante que l’extension des pouvoirs spéciaux au sinistre pingouin de service. Vous n’avez officiellement plus de responsabilité, profitez-en pour être irresponsables, c’est là que ça devient intéressant.

  2. La technique de ceux qui se fourvoient, et, du même coup, nous fourvoient, est à l’oeuvre, particulièrement depuis l’ouverture de cette semaine du 16 novembre.

    Ils disent une chose et son contraire, dans un même énoncé. Ils ouvrent une voie, et choisissent l’impasse.
    La volonté de bienveillance a nommé généreusement « ambiguité » cette technique, alors qu’elle oriente délibérément vers le contre-sens, et rappelle de sombres souvenirs, tu as raison Francette.

    La sagesse serait d’apprendre à débusquer ces procédés, vieux comme le monde, et de contribuer ainsi à chercher autrement
    l’avenir.
    En ayant pour horizon l’humanisme, non la domination par rafales et Rafales.

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