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Sylvestre Huet

Science, expertise et décision politique51OUfV6NLVL._AA160_

 

L’un de nos tout premiers « clins d’œil », le 13 décembre  2014, se référait au blog que tient Sylvestre Huet* dont nous disions apprécier « les informations scientifiques de haute qualité » et la « conception de la culture ouverte à tous les champs de la connaissance ». 

Il nous apprend ce mois-ci qu’il vient de recevoir le prix 2015 de l’Union rationaliste. Il en évoque l’objectif : «faire connaître dans le grand public l’esprit et les méthodes de la science» afin de «promouvoir le rôle de la raison dans le débat intellectuel comme dans le débat public».* Nous l’en félicitons très sincèrement.

Son discours de remerciement  traite d’un thème majeur, trop peu abordé dans les débats sur la démocratie. Il est de pleine actualité en ce jour d’ouverture  de la COP21.

Sylvestre Huet

…Voici donc, tirées de mon expérience professionnelle, consacrée depuis 1986 à l’information sur le mouvement des connaissances et des technologies, comme de ma participation à des débats citoyens, quelques remarques sur cette question, décisive pour la démocratie actuelle et future, des relations à tisser entre les connaissances scientifiques et les décisions politiques.

Question décisive, car l’usage massif des technologies a transformé les sociétés humaines et notre environnement naturel à un point tel que la plupart des grandes décisions que nous avons à prendre pour notre économie, nos moyens de vie, nos relations entre peuples, ont désormais partie liée avec le savoir disponible, celui créé par le labeur continu de l’armée des travailleurs de la preuve. Partie liée parce que nos conditions de vie sont, pour l’essentiel, déterminées par l’usage que nous faisons, ou non, de ces technologies. Mais aussi parce que ces dernières sont si puissantes qu’elles modèlent l’avenir planétaire, ayant doté l’Humanité de moyens égaux aux grandes forces géologiques qui ont transformé la Terre.

Une rupture anthropologique

Or, les savoirs sur lesquels sont fondées ces technologies elles-mêmes – non au sens du discours sur la technique mais au sens des machines et objets que nous utilisons, des ordinateurs aux réseaux électriques, des innombrables produits de l’industrie chimique aux réseaux de communications – posent une question radicale à la démocratie. Jusqu’à la révolution industrielle, la plupart des êtres humains pouvaient partager le savoir dont dépendaient leurs outils de production ou leurs objets de consommation. Il n’y avait en réalité que peu d’écart entre les savoirs empiriques et les connaissances savantes du paysan et de l’agronome, du maître maçon et de l’architecte, du marin et du concepteur de navires. Au fond, ce qui était le mieux partagé, c’était l’ignorance massive du fonctionnement du monde naturel, c’est l’époque où l’on ignore l’existence des microbes, la raison pour laquelle le Soleil brille, pourquoi le ciel est bleu, l’évolution des espèces et où le béton n’est pas très différent de celui des Romains de l’antiquité. Une ignorance dont la science était justement en train de percer les murs.6a00e5500b4a64883301b8d179fe14970c-300wi-2

Deux siècles plus tard, la rupture anthropologique est consommée. Le corpus des savoirs est immense, et si deux milliards d’êtres humains dépendent toujours d’une agriculture où leurs muscles et leurs mains sont les outils principaux, une bonne part de l’Humanité dépend pour sa vie quotidienne, sa nourriture, son logement, ses habits, son activité économique ou ses communications avec autrui… de technologies dont les fondements intellectuels lui échappent autant que les limites, les potentialités ou les risques. Et cette rupture est, à échéance prévisible, irréversible.

A l’orée de la Révolution industrielle, Diderot et d’Alembert lançaient le grand projet de l’Encyclopédie. Ses textes et ses magnifiques planches voulaient donner le savoir disponible de l’époque à tout lecteur – et donc à tout citoyen dira le projet de la Convention de 1793 liant le suffrage universel (encore qu’uniquement masculin) et l’instruction scolaire gratuite, obligatoire et laïque. L’alliance du bureau de vote et de l’instituteur comme idéal social. Ce projet civilisationnel doit être poursuivi avec acharnement et sans restrictions de moyens. Mais il se heurte aujourd’hui à un obstacle majeur : à la différence de l’essentiel du savoir de 1750, celui qui est à la base des technologies les plus courantes ne me semble plus partageable à l’échelle de la société quelque seront les efforts que nous mobiliserons pour y parvenir.6a00e5500b4a64883301b7c7f03f2b970b-300wi-1

L’ignorance en partage

Ce constat peut sembler dur, désespérant, voire exagéré alors que l’âge de la scolarisation obligatoire et surtout le temps réel passé en formation initiale ne cesse de croître, que le nombre d’étudiants, dans notre pays, est passé d’à peine 800.000 lors de mon passage à la Sorbonne à plus de deux millions et demi. Mais est-il vraiment nécessaire de faire appel aux enquêtes sociologiques qui montrent que les concepts les plus fondamentaux des sciences physiques et biologiques, comme ceux des géosciences, même ceux découverts il y a 150 ans, demeurent incompris ou ignorés de la majeure partie des habitants des pays les plus développés, des populations les plus instruites ? Quant aux problèmes et savoirs contemporains, je vous livre cet exemple pris dans une enquête réitérée chaque année : près de la moitié de nos concitoyens se déclarent tout à la fois convaincue de la gravité du problème climatique provoqué par l’effet de serre boosté par nos activités et de ce que les centrales nucléaires contribuent fortement à cet effet de serre. Cette ignorance est générale. En Californie, certaines maladies infantiles sont devenues un marqueur de richesse et d’éducation supérieure, liée au refus des vaccins chez les stars du cinéma et de la Silicon valley. Et je vous fait grâce des 1000 anecdotes de ma vie de journaliste sur l’étendue de l’inculture scientifique des élites politiques et intellectuelles, encore que l’histoire de ce ministre en charge de la recherche qui demandait benoîtement à un responsable du Cnes si les satellites passent au dessus ou au dessous des nuages fait bigrement réfléchir.

Non, allons au plus radical comme démonstration. Que connaissent de la science les scientifiques eux-mêmes, et je parle des chercheurs pas des ingénieurs de l’industrie ? Ils connaissent, à fond la plupart du temps, leur coin de science. Et ont bien du mal avec le reste, immense. En voici deux témoignages issus du tout début de mon expérience professionnelle, vers le milieu des années 1980. l’époque, l’un de vos membres, le mathématicien Jean-Pierre Kahane, me dit – je cite en substance et de mémoire – “lorsque j’étais jeune, je pouvais lire l’essentiel de ce qui était produit dans les mathématiques, au moins celles qui m’intéressaient. Aujourd’hui – c’était donc il y a près de 30 ans – je peux à peine lire ce qui se publie dans ma sous-sous-discipline”. A la même époque un physicien dont le frère a reçu le Prix Nobel me racontait une excursion dans une réunion du laboratoire voisin. On y faisait de la physique nucléaire, lui étant physicien des particules. Très intéressante, la réunion, me confie t-il, “mais à un moment, ils ont parlé technique, avec des maths, et là j’étais perdu”. Ce jour là, j’appris que les maths des particules ne sont pas celles du noyau… mais, surtout, que je devais vraiment faire très attention aux choix de mes “sources” dans les laboratoires. Ne pas demander à un spécialiste des poissons de me parler des baleines, à un astrophysicien de m’éclaircir les mystères des colloïdes, ne pas compter sur un physicien nucléaire pour comprendre la tenue d’une enceinte en béton de centrale nucléaire ou la rupture des tubes d’un générateur de vapeur, et, surtout, au grand jamais, ne pas demander à un géophysicien spécialiste de paléomagnétisme de m’expliquer l’évolution du climat depuis 150 ans.

Au delà de la méthode à suivre pour le journaliste débutant que j’étais à l’époque, cette perception brutale des limites du partage du savoir là où il se constitue, dans les laboratoires, contenait une leçon radicale. Même s’il faut sans relâche tenter d’élargir le cercle des connaisseurs, comme disait Brecht, et c’est ce que j’ai tenté de faire depuis 30 ans, il ne faut pas s’illusionner sur ce point : ce n’est pas par le partage avec tous les citoyens des connaissances scientifiques, telles qu’elles sont produites, que l’on pourra prendre en démocratie les décisions liées à ces connaissances par les technologies qu’elles permettent.

Un citoyen, un vote6a00e5500b4a64883301b7c7f03ff7970b-300wi

Que faire ? Renoncer aux technologies pour tenter de conserver la démocratie ? C’est ce que proposent certains militants… à l’aide de textes écrits sur ordinateurs et diffusés par internet. C’est peu convaincant, surtout que l’époque de la science partageable c’était également celle de l’analphabétisme de masse, de la mortalité infantile et maternelle effroyable, des mineurs de charbon armés de pics et de systèmes politiques dont le caractère démocratique et libre n’a rien d’évident. La solution me semble pire que le mal. Mais elle peut s’appuyer sur l’attitude la plus répandue dans la population européenne: considérer que les sciences et les technologies font “autant de mal que de bien”, une véritable rupture au regard des sentiments des années 50 ou 60.

Reste donc la voie difficile consistant à adapter nos systèmes et nos pratiques politiques à cet écart infranchissable entre savoirs et individus, alors que le principe même de la démocratie réside non seulement dans le respect du pouvoir souverain du peuple, exercé collectivement par le choix des dirigeants lors des élections ou des consultations, mais surtout sur l’idée que ce choix collectif ne fait qu’agréger les choix individuels selon le principe : un citoyen, un vote.

Procédons par une question d’évidence. Puisque le savoir disponible n’est pas partageable par tous, comment se fait-il qu’il soit pourtant utilisé aussi massivement, par les pouvoirs publics et économiques ? Ces derniers sont pourtant constitués d’êtres humains normaux, pas plus capables que les scientifiques de tout savoir. Je pense en particulier à ces Présidents de la République ou ces ministres, mais aussi à ces dirigeants d’entreprises qui ont pris des décisions quant à l’usage de technologies puissantes, capables de rendre de grands services mais également de représenter de grands risques. Mais songeons également à ces ministres de la santé qui prennent des décisions de santé publique majeures, comme les campagnes de vaccination ou de conseils nutritionnels. Comment font-ils ? Ils s’appuient sur des capacités d’expertise toujours, ou la plupart du temps, collectives, issues souvent de corps – scientifiques ou administratifs – organisés dans la durée pour fournir à temps les éléments de savoirs, organisés en fonction de la question politique posée : quelle politique énergétique, de santé, d’aménagement du territoire, de transport, d’urbanisme… conduire ?

Un choix démocratique et non partagé6a00e5500b4a64883301b8d179fe9d970c-300wi

Un jour le Président Pompidou et le premier ministre Messmer, un autre jour Giscard d’Estaing et Raymond Barre, un autre encore Mitterrand et Mauroy ont décidé de bâtir un socle nucléaire à notre système électrique. Comment ont-il pris cette décision ? En faisant confiance à l’expert collectif qu’ils avaient chargé d’instruire le dossier. Cet expert collectif – services du ministère de l’industrie, l’entreprise publique EDF, le CEA, e une commission ad-hoc pour l’essentiel – avait été mis à la question. Il a répondu. Et la décision fut, in fine, du niveau politique m’a un jour assuré Messmer. Fut-elle démocratique ? Oui, puisque ces présidents ont été élus et que ces premiers ministres gouvernaient avec la confiance d’une majorité de parlementaires élus. Fut-elle partagée par la Nation ? C’est moins certain, les responsables politiques ayant rapidement délégué le soin de discuter avec les citoyens de la justesse de la décision à l’entreprise qui la mettait en œuvre. Un péché originel aux conséquences de longue durée.

Mais ce mode de décision, où l’expertise provient de systèmes sous un contrôle direct du pouvoir politique et où le conseil à la société est délivré uniquement à ce même pouvoir politique trouve nécessairement ses limites. Tant pour la constitution de cette expertise que pour la vie démocratique de la Nation.

La fiabilité de l’expertise ainsi réunie repose sur des modalités trop fragiles, peu résilientes à la pression politique ou aux effets de groupe pour garantir sa robustesse. Dans l’affaire de l’amiante, l’exemple est celui de l’incapacité des hauts fonctionnaires du ministère de la Santé à prévenir le pouvoir politique de la manipulation des esprits organisée par les industriels. Voire leur complicité, puisque l’on a appris, à ma stupéfaction, que la défense de Martine Aubry consistait à dire que ces hauts fonctionnaires ne l’avaient pas informée de leur participation au fameux Comité amiante mis en place par l’industrie. A la même époque, alors que le savoir épidémiologique et médical est disponible, l’Inserm, de son côté, n’a pas encore pris l’initiative de le transformer en expertise collective adressée au pouvoir politique – lequel, dans un premier temps, a de surcroît tenté d’étouffer ce rapport, sous l’impulsion de Claude Allègre. Le prix à payer pour ce défaut d’expertise, alors que le savoir est là, est très lourd.

Dans ces conditions, et alors que la plupart de nos problèmes économiques, sociaux et écologiques réclament beaucoup de sciences et de technologies pour être affrontés, la question de la constitution d’expertises fiables, puis transmises et acceptées par la société comme base de discussion pour ses décisions, est cruciale.

Construire l’expertise

La constitution de l’expertise repose d’abord sur la disponibilité du savoir. Lorsqu’un système naturel ou ses interactions avec une question humaine – de santé, de production, d’éthique – sont peu ou mal connus, l’expertise ne peut surgir du néant. Lorsque les nanomatériaux sont sortis des laboratoires, un rapport de la Royal Society établissait la liste très longue des inconnues quant à leurs rôles éventuel en biologie, et donc les risques sanitaires tout aussi inconnus liés à leur usage massif. En ce cas, la prudence, la nécessité de recherches souvent à caractère fondamental à conduire afin de pouvoir recommander aux pouvoirs publics des normes d’exposition des travailleurs ou du public, doivent être pleinement reconnues et opposées à la tentation de mettre trop rapidement sur le marché des produits nouveaux. A l’inverse, il faut ne pas empêcher l’utilisation de technologies qui règlent des problèmes anciens que l’on négligerait au prétexte de risques éventuels.

Parmi les mauvais exemples des années récentes, l’usage d’insecticides néonicotinoïdes sous la forme d’enrobage de semences. L’argument principal était que cette formulation allait permettre de concentrer les molécules actives dans les plantes à protéger et ainsi de diminuer la pollution de l’environnement par ces dernières. Or, cet argument n’avait pas été vérifié avec le soin nécessaire. Et les dégâts de ces insecticides, aujourd’hui évidents et documentés, sont pour l’essentiel provoqués par leur dissémination dans les sols et les eaux, à partir de ces enrobages qui n’avaient pas la capacité de confinement annoncé.

L’apport de la recherche publique

L’existence d’une recherche publique, indépendante des industriels, correctement financée et incitée à se préoccuper de ce type de questions est une des conditions sine qua non d’une expertise des avantages et des risques des technologies existantes ou en développement. A cet égard, il faut noter que les nouveaux systèmes de financement de la recherche et les discours sur l’excellence ne sont pas favorables à ce type de recherches. Il faut noter également qu’à côté d’une recherche de type cognitif et universitaire, dirigée par la curiosité et le mouvement des connaissances, des organismes de recherche finalisée et des agences de financement – pour reprendre l’exemple de l’agriculture, l’INRA et l’ANSES, pour celui du nucléaire l’IRSN – doivent disposer de moyens conséquents et d’une mission à cet égard. Faute de quoi on risque de se retrouver devant des trous béants, comme celui de la recherche en toxicologie.

Ce savoir, même s’il est disponible, ne se transforme pas spontanément en expertise. Cette dernière est toujours issue d’un questionnement sur les avantages et les risques. Ce questionnement peut surgir d’une réflexion interne du milieu scientifique, inquiet ou enthousiaste devant les développements possibles d’applications. Il peut surgir d’interrogations des gouvernants et des décideurs. Ou de citoyens organisés en associations, la plupart du temps en réaction à l’appréhension devant un risque pour la santé ou l’environnement. La formulation même de la demande n’a rien d’évident, et peut conduire à mal poser le problème à étudier. On le voit lorsque l’IRSN conduit une expertise sur l’effet des très faibles doses sur la santé publique en réalisant ce travail, à la demande d’associations, autour des installations nucléaires en premier lieu. Une reformulation scientifiquement correcte de la demande aurait conduit à démarrer cette étude par la cartographie des expositions aux très faibles doses à l’échelle du pays, dont la principale cause est liée au radon. L’un des auteurs de l’expertise m’a confirmé que cela eut été la bonne démarche au plan scientifique… mais qu’il n’y avait pas d’argent pour une telle étude.

Mais on le voit surtout lorsque les volets économiques, sociaux ou éthiques sont absents ou biaisés dans la commande initiale. L’affaire des brevets sur le vivant ou le dossier particulier des plantes transgéniques l’ont montré. Une mauvaise expertise, c’est aussi celle qui ne laisse aucun choix au pouvoir politique et à la société que de lui obéir ou de la rejeter en bloc, parce qu’elle n’a pas exploré l’éventail des possibles, mais seulement l’un d’entre eux, toujours fixé au départ par le commanditaire. Ce travers conduit à dénoncer le risque du «gouvernement» des experts, autrement dit et plus exactement à nier l’existence de choix politiques différents, parce que reposant non sur la négation d’un savoir mais sur des valeurs sociales, économiques ou éthiques différentes. Nous n’avons pas tous la même réponse à la question « comment voulons-nous vivre ? », nous rappellent sans cesse les sciences sociales et humaines.

Qui nomme les experts ?6a00e5500b4a64883301b8d17bad90970c-320pi

Cette demande une fois exprimée, il faut y répondre. Et c’est là que des difficultés apparaissent. Qui va nommer les experts ? Constitueront-ils un groupe fiable, honnête, compétent, capable de déjouer les pressions et représentatif des différents points de vues ? Comment les experts vont-ils travailler ? La première question est cruciale. Hors du cas d’organismes scientifiques prenant l’initiative de mettre sur pieds de telles expertises – et dont le défaut réside souvent dans l’étroitesse de la question posée -, c’est bien le pouvoir politique qui est à l’origine des Agences sanitaires, qui nomme les dirigeants de l’IRSN, de l’ANSES, de l’Agence nationale de sécurité du médicament et les dote en financement.

Certes, ce pouvoir ne va pas s’exercer directement, dans le détail, jusqu’à chaque membre d’un comité d’experts. Mais la qualité des personnes nommées et la clarté de leur mission sont décisives. Leur capacité à couper le lien avec le pouvoir politique qui les a nommé pour constituer des équipes libres, compétentes et pluralistes détermine le succès ou l’échec de tout le système. Malgré les progrès réalisés depuis 20 ans – songeons aux décisions prises sur la base de l’avis de quelques conseillers membres de cabinets ministériels au milieu des années 1980 sur le sang contaminé – nous sommes encore loin du compte. Ce qui s’est récemment passé dans le système d’expertise de l’Union Européenne sur les perturbateurs endocriniens, avec une intervention massive mais secrète des industriels pour manipuler tout le processus d’évaluation le montre assez clairement.

Les enquêtes montrent que la suspicion des citoyens vis à vis de l’expertise d’organismes publics est directement liée à la conviction qu’elle n’est pas indépendante, ni du pouvoir politique ni des pouvoirs économiques et financiers. Paradoxalement, les citoyens font ainsi plus confiance à des individus isolés qui leur apparaissent comme des chevaliers blancs qu’à un groupe d’experts constitué en tant que tel par un processus officiel. Pour savoir si le syndrome de l’hypersensibilité aux ondes électromagnétiques est bien due à ces dernières ou constitue une maladie psychosomatique, le citoyen – renforcé d’ailleurs par une décision de justice récente – fait plus confiance à un seul médecin, Mr Belpomme, qu’aux nombreuses études à travers le monde montrant qu’aucun patient n’a pu détecter de manière claire s’il était ou non soumis à des ondes électro-magnétiques lors d’expériences réalisées en double aveugle.

La transmission de l’expertise

Mais l’efficacité de l’expertise n’exige pas seulement sa robustesse scientifique, son indépendance, son adéquation à la demande…, il faut qu’elle soit entendue, non seulement du pouvoir mais aussi de la société. Or, et c’est là un point clé, sa transmission à la société passe nécessairement par des intermédiaires. Combien de citoyens peuvent lire une expertise collective de l’Inserm, un rapport du Giec ou de l’IRSN ? Cette transmission emprunte donc des voies qui sont celles de l’éducation, de la presse… mais surtout celle de la parole du pouvoir politique. Une parole qui n’est écoutée sur ce point précis qu’en fonction de la confiance générale qu’elle attire.

Dès lors que cette confiance du peuple n’est plus en ses dirigeants – même élus, quoique de plus en plus mal élus, songeons que nombre de nos maires, dans les villes les plus populaires, ne le sont que par moins de 10% des habitants en âge de voter – le discrédit s’étend à toute expertise, vécue comme un simple habillage de décisions politiques prises pour des raisons autres. Les sociologues l’ont abondamment montré, la confiance envers les corps techniques et scientifiques de l’État est directement indexée sur celle mise dans les pouvoirs politiques et donc les gouvernants eux-mêmes. Ils nous montrent également que l’attitude la plus répandue dans la population européenne est de considérer que les sciences et les technologies font “autant de mal que de bien”, une véritable rupture au regard des sentiments des années 50 ou 60.

En outre, l’expérience populaire retient avec vigueur ce qu’elle a perçu, à tort ou à raison, des défaillances ou des mensonges. “Ils” – un « ils » souvent peu clair – nous ont menti sur l’amiante, sur le tabac, sur le sang contaminé au virus du Sida, sur les bienfaits de la technologie pour l’emploi, sur les risques du nucléaire… pourquoi nous diraient-ils la vérité maintenant sur les plantes transgéniques ou les nanotechnologies ? L’ignorance massive se mêle à ce sentiment diffus, ainsi qu’une perception des échelles de risques qui n’a absolument aucun rapport avec une mesure où seuls compteraient le nombre des victimes ou la gravité des blessures. Le baromètre annuel de l’IRSN le montre selon lequel, pour une nette majorité de Français, l’accident nucléaire de Fukushima est beaucoup plus effrayant que celui de Tchernobyl, dont les victimes sont pourtant bien plus nombreuses. Quant au nuage de Tchernobyl il détient toujours la palme du mensonge d’Etat dans l’esprit de nos concitoyens. Ainsi, le dernier baromètre de l’IRSN nous apprend que 76% des Français considèrent qu’on leur ment sur les retombées radioactives de Tchernobyl, un chiffre sans évolution depuis 15 ans, alors que l’effort de transparence de l’IRSN sur ce sujet est remarquable.

Lorsque la parole politique discrédite l’expertise

Toutefois, il me semble que le pire survient lorsque la parole politique discrédite une expertise correctement conduite, parce que ses conclusions ne lui conviennent pas. Le comble de la confusion serait ces dirigeants du Parti Républicain des Etats-Unis, parfois Présidents comme G.W Bush, puisque les gouvernements qu’ils soutiennent signent les résumés pour décideurs du Giec, puis en renient le contenu devant leurs électeurs. Mais le gouvernement français peut lui aussi donner le mauvais exemple, comme dans l’affaire Séralini, où, au lieu d’attendre que ses agences d’expertise aient fait leur travail d’analyse des résultats de la recherche, il prend des décisions sans attendre, et tend ainsi à discréditer le système d’expertise publique qu’il a lui même mis en place. Or, c’est seulement l’acceptation des expertises correctement réalisées qui permet de critiquer les mauvaises afin d’améliorer le système qui les produit.

Il existe un autre cas de figure regrettable, celui qui voit des scientifiques récuser un travail d’expertise correctement conduit, et le discréditer auprès des citoyens. Le cas du Giec et des négateurs du climat est bien connu, je n’y reviens pas longuement. Mais il faut souligner la faute éthique et déontologique ainsi commise, surtout lorsqu’elle rencontre la faveur médiatique et contribue fortement à troubler le débat public. Car la presse fait-elle, de son côté, correctement son travail ? Je vous laisse juger du mien. Mais les exemples de défaillances sont trop nombreux pour ne pas provenir de causes structurelles, bien au delà des compétences ou choix individuels. De ce point de vue, l’évolution récente de la presse n’est pas encourageante, tant ellæe est de plus en plus sous la coupe de puissants industriels et marquée par des départs massifs, au point que les effectifs des titulaires de la carte de presse ne cessent de décroître depuis 2009.

Sylvestre Huet, journaliste à Libération,  vient de publier, « Les dessous de la cacophonie climatique ». aux éditions La Ville Brûle.

Cf  http://sciences.blogs.liberation.fr/  

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