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Les éclats du réel

Francette Lazard

Gandhi ne pouvait pas imaginer les déchirures du monde d’aujourd’hui.  Mais à travers les fracas du présent, sa sagesse nous parle toujours.

René Piquet  évoque « la part d’ombre des mots ». Mais qu’entendre quand il n’y a pas de mots, dans  le silence de l’abstention ?

Le  langage des chiffres, lui, est éloquent. La moitié des 18-25 ans n’est pas inscrite sur les listes électorales. L’autre moitié s’abstient aux deux-tiers.  Ensemble, les non-inscrits, les abstentionnistes, les votes blancs et nuls atteignent 58% du peuple souverain. Par delà toutes les situations et toutes les diversités, on conviendra que cette majorité-là  mérite, elle aussi, d’être « entendue ».

Ce qui suppose, d’abord, une écoute attentive.

Or, je constate qu’elle est très généralement traitée par le mépris. Les « représentants » de la politique instituée et les commentateurs du quotidien médiatique l’évoquent à peine et, le plus souvent, avec une certaine condescendance.  Il y a dans tel département, dans telle ville, deux tiers, trois quart d’abstentions ? « Certes », nous dit-on, pour passer tout de suite à l’examen des seuls suffrages exprimés.

Je sais que l’abstention massive ne date pas de ces régionales. Elle perdure depuis des années, avec de légères variations d’une    consultation à l’autre. Raison de plus pour la considérer avec attention. Sans appel moralisant au civisme ni  menace paternaliste d’un vote obligatoire.

Je me garde bien d’examiner l’abstention comme un ensemble homogène. Ses motivations sont diverses, au moins autant que celles des suffrages exprimés. Ici ou là, des sondages ou des reportages, réalisés en « surplomb », montrent les  souffrances sociales, la perte de repères et de perspectives, le rejet du système politique.

Mais je n’ai rien lu ces jours-ci sur  les idées qui peuvent émerger quand la politique, d’alternance en alternance, semble désormais sans prise sur les éclats du réel.

Reprenons  les mots …

L’abstention a ses synomymes : l’inaction, le non-engagement, la neutralité. Elle a aussi ses « antonymes » qui ouvrent d’autres horizons : contribuer, décider, intervenir, participer, pratiquer,  prendre part, se déterminer, se mêler …

Il y a urgence.  Or, la mobilisation démocratique ne se décrète pas. Les abstentionnistes ne sont pas des « réservistes » du vote,  rangés en colonnes prêtes à rejoindre les famille politique existantes.  Je ne néglige certes pas le patrimoine des cultures politiques, des valeurs héritées de l’histoire. Mais la lucidité s’impose.

C’est toute une génération qui s’abstient. Celle qui porte en elle l’empreinte d’un monde qui bascule dans l’inconnu des transformations majeures. Il ne suffit sûrement pas de projeter sur cette génération les repères politiques antérieurs et de l’adjurer de s’y conformer.

J’essaye d’être attentive. Je perçois, en discutant avec des jeunes qui expriment un choix vigoureux d’abstention, la recherche d’un nouveau mode possible de présence collective dans le champ politique.  Je note le développement de pratiques de « partage » en divers domaines de la vie sociale. Elles excluent toute récupération politicienne. Les aspirations qu’elles expriment peuvent-elles ouvrir un parcours possible vers une conception innovante de la démocratie ? Libérée d’un moule  institutionnel désormais  obsolète et de plus en plus contraignant ?

N’écartons pas une hypothèse. Un nouvel âge de la très longue histoire de la démocratie est peut-être en gestation dans les profondeurs fracturées de la société.

Il s’agit d’une question essentielle.

Ne nous trompons pas d’époque. Nous avions,  l’été dernier, évoqué sur ce blog l’agora d’Athènes où est née la démocratie.  À juste raison. en toute conscience de ses limites dans le mouvement de l’histoire. La « démocratie » antique, réservée aux hommes libres, ignorait, on le sait, le monde des esclaves. Bien des siècles plus tard, avec les « temps modernes » et la révolution industrielle, la bourgeoisie a proclamé la souveraineté du peuple, inventé  la séparation et la délégation des pouvoirs et réservé aux seuls possédants  la  maîtrise des sphères où se produisent les richesses et se confisquent les profits. Je me souviens d’une période où, devant ces limites d’une démocratie que l’on disait « formelle », on croyait qu’il était révolutionnaire d’en relativiser les conquêtes pour valoriser le « combat de classe » pour une « démocratie  réelle ».

On sait mieux maintenant combien chaque conquête démocratique est précieuse, fragile et,  toujours, menacée par les dominants.

Dans les grandes ruptures actuelles, la recherche fébrile de modes de « gouvernance » capables de mettre les centres de décisions essentiels hors de portée d’une intervention populaire, devient de plus en plus sophistiquée.  Au risque de vider de toute véritable portée  les notions même de souveraineté nationale, de peuple et de démocratie.

Nous y sommes. L’abstention, celle des jeunes surtout, n’est pas un symptôme « à la marge ». Le  « modèle républicain » tel qu’il est proclamé ces jours-ci,  figé dans le marbre de ses symboles, est dangeureusement fragilisé par le démenti des faits. Il ne suffit pas de s’en réclamer, de prétendre au leadership dans le vacarme des joutes électorales pour répondre aux impératifs d’une mobilisation  démocratique contre les régressions qui  se profilent .

L’urgence rend primordiale une responsabilité politique inédite : créer les conditions de la libre expression des nouvelles énergies capables, à leur façon, de transformer la politique en se l’appropriant.

À  la forêt qui germe de se faire entendre !

Une réflexion sur “ Les éclats du réel ”

  1. Le pouvoir de dire.

    Ce qui me paraît sûr, c’est que cette double abstention massive des jeunes, l’une, sur les listes électorales, l’autre, dans les bureaux de vote, met en appétit les guetteurs-démolisseurs de République ( la nôtre, j’entends ).
    La preuve en a été assénée, à l’heure où chauffe le repas du soir ( début de grande écoute ), sur une station de radio publique ( grande fréquentation, réputation auto- entretenue d’impartialité vertueuse ) Mardi 8 Décembre : l’animateur attitré accueillait avec chaleur et même enthousiasme, trois thèmes propres «à nourrir la réflexion»(sic), et porteurs de » progrès démocratiques»(encore-sic):

    «Le courage de l’abstention» point de départ de ladite réflexion, illustré par le témoignage de deux jeunes électeurs, l’un, s’étant abstenu et le disant fermement, l’autre, » n’ayant pas eu le courage du premier» (sic), puisqu’il ne s’est pas abstenu et est allé voter. Pourquoi ? demande l’animateur: par peur … par peur du FN. « Très intéressant. Très bel exemple d’un vote démotivé « admire l’animateur. Un intervenant en profite pour placer:
    « c’est le FN qui a réhabilité un vote politique «.
    L’animateur reprend pour le cas où on n’aurait pas compris : « il fait renaître Du politique dans cette société «.( Ma majuscule traduit la mise en relief dans l’élocution de la profondeur du propos ).

    Le vote obligatoire, proposé par un invité pour éviter le « marronnier du débat sur l’abstention « (sic).

    Le tirage au sort comme mode de consultation électorale, « solution démocratique» (encore-sic) pour échapper à l’abstention et présentée par un autre invité, références à l’appui.
    L’intègre animateur approuve : « très belle idée! »

    Pour Dimanche prochain, entre l’abstention «courageuse» et le vote «honteux». Pour l’avenir, entre l’abstention «courageuse», le vote «démotivé» ou «honteux», le vote «obligatoire», et le tirage au sort qui libère de la corvée de voter, qu’est-ce qu’on est tenté de choisir comme solution quand on n’a pas d’autres repères ?
    et qu’on a entre 18 et 25 ans, ( et même plus! ) et qu’on n’a pas forcément un entourage et des conditions de vie qui valorisent le pouvoir de dire ?

    L’ intègre animateur le sait très bien.
    C’est d’abord le pouvoir de dire, un des fondements de la République ( la nôtre ) que le recours – à – l’abstention – quelles – qu’en – soient – les -motivations, met en jeu, dans les jours et les temps qui viennent. Tu as raison , Francette, il y a urgence. Mais comment s’y prendre ? comme le chantait Gréco .

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