Le document du blog : Patrice Cohen-Séat

Une bifurcation

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Faut-il parler de « bonnes feuilles » ? Le texte ci-dessous conclut le livre de Patrice Cohen-Séat*, à paraître  dans les prochains jours. Il s’engage sur le vaste terrain des débats de fond qui s’avivent dans la lourde actualité de ces dernières semaines. Il pose une question, essentielle : comment reprendre l’offensive, comment ouvrir un nouvel horizon d’émancipation humaine ?  Il sollicite et stimule l’échange sur des thèmes majeurs : les grandes mutations contemporaines, le « peuple » et la nation, , la classe ouvrière, le rassemblement, l’Europe, la politique, la gauche …

Il s’engage,  et sollicite l’échange.

Une bifurcation

Le monde est entré dans une nouvr, à débattre d’une question essentielle: elle phase de son histoire, et on ne reviendra pas en arrière. L’humanité entière constitue désormais un tout dans lequel le destin de chaque peuple dépend de celui des autres. Qu’on le veuille ou non, il faudra bien s’y faire. Cela n’a d’ailleurs rien en soi d’une catastrophe, au contraire. Rassemblant et conju- guant toutes les forces humaines, l’ère nouvelle qui s’annonce pour- rait aussi être celle de l’émancipation. Les cultures vont intensifier leurs échanges et engendrer de nouvelles merveilles. Le travail sera de moins en moins indispensable, laissant place à des activités largement libérées des tâches pénibles que les machines intelligentes sont chaque jour davantage capables de réaliser. « Augmenté » ou non, l’homme pourrait se concentrer sur ce qu’il est seul capable de faire: désirer, rêver, imaginer, créer, jouir, aimer. Tout cela est déjà en marche, très concrètement, dès lors que l’on peut à l’infini — contrairement aux machines qui requièrent beaucoup trop de matière et d’énergie — accumuler de l’intelligence et du savoir.

Mais cette perspective enthousiasmante n’est qu’une possibilité. Nous pouvons aussi entrer dans une phase barbare de l’histoire. On peut continuer dans la trace dévastatrice de la nature que le capitalisme a ouverte, rendant la vie invivable sur toute une partie de la planète. Les inégalités peuvent devenir ingérables. La double dés- humanisation du travail et de la finance, la concurrence généralisée et le consumérisme sans âme peuvent précipiter l’humanité dans un processus de décivilisation. Le moindre besoin de travail peut prendre la forme d’un chômage monstrueux dont on voit déjà plus que les prémices: certains prévisionnistes considèrent chiffres à l’appui que la révolution numérique pourrait supprimer 40 % des emplois en quelques décennies à peine. Que fera-t-on de ces « inemployables » ? Que feront-ils eux-mêmes? À quel djihad laïc ou religieux seront-ils conduits ? À quel prix maintenir l’ordre ?

Le moment que nous vivons est celui d’une bifurcation. Tout le monde pressent, et un nombre croissant d’analystes prévoit que le capitalisme est tout aussi incapable de s’extraire de la loi aveugle du profit que de répondre aux besoins de l’humanité, et même désormais à ses propres crises. Il n’en n’a plus pour longtemps. Déjà, il n’a plus grand-chose à voir avec ce que Marx ou Jaurès connaissait de lui. Le plus certain est que ce système va laisser la place à un autre. La seule véritable question est de savoir s’il sera meilleur ou pire, plus ou moins juste, vivable, humain. Ce que montre ce livre est que le pire, comme toujours, n’est pas le plus sûr parce que, en dernière analyse, ce sont les êtres humains qui font l’histoire. S’ils sont animés de penchants qui peuvent les pousser au pire, ils sont aussi porteurs de désirs qui les conduisent vers ce qui les grandit, les élève, les font littéralement « exister ». Or le désir est produit de la culture, et celle- ci n’a jamais eu autant de moyens pour devenir un bien mais aussi des pratiques partagés.

Reste la cruciale question de l’action. Une fois déjà, dans le passé, le peuple — sous la figure du prolétariat — a tenté de « se mettre debout, se redresser », et ainsi « faire sauter toute la superstructure des couches qui constituent la société officielle »21. L’échec de cette première ten- tative n’invalide pas l’entreprise: si l’on sait en tirer les leçons, il en prépare une autre qui, peut-être, sera la bonne. La réflexion qui précède nous apprend que les forces sociales qui peuvent concrètement se ras- sembler politiquement pour construire un autre monde n’ont jamais été aussi diverses, nombreuses et puissantes. Elles ont aujourd’hui des moyens inouïs de hisser leur capacité à s’organiser au niveau mondial où le capitalisme tente de gérer ses convulsions, et de l’affronter victo- rieusement. Mais nous avons également appris que cela ne se fera que si le peuple, rassemblement conscient de toutes les classes dominées, devient lui-même un sujet collectif et s’en donne les moyens.

Là se situe la clef de tout. Les idées, les stratégies et les formes d’organisation d’hier sont dépassées. Il faut faire preuve de « l’imagination politique » sans laquelle l’indignation, si sincère et puissante soit-elle aujourd’hui, ne saurait se transformer en une action transformatrice réelle. L’intelligence collective, les forces organisées, tout ce qui peut nourrir et structurer le mouvement sont aujourd’hui convoquées par l’histoire et placées devant leurs responsabilités. Les luttes sont là, nombreuses, diverses, tenaces, qui disent autour de quels objectifs le peuple pourrait se rassembler pour avoir la force d’ébranler le système. Les clubs, cercles, et forums en tous genres, les travaux théoriques et politiques se multiplient dans une effervescence qui rappelle les veilles de grandes périodes révolutionnaires. Tout cela peut devenir la matière d’un nouveau projet politique. Renouant et revivifiant le grand récit émancipateur aujourd’hui interrompu, il peut rendre populaire une nouvelle conception des choses et de la vie, un nouveau sens commun qui brisera l’hégémonie culturelle déjà lézardée des classes capitalistes.

Ici, dans une Europe en proie à la peur et au doute, les peuples peuvent apporter une contribution décisive au mouvement néces- sairement mondial d’avènement d’un nouvel ordre économique et politique. En trouvant le moyen de défendre les valeurs de liberté, d’égalité et de solidarité qui font partie de leur histoire et de leur génie, ils peuvent participer au mouvement qui fera émerger une nouvelle conception du développement humain, d’un autre rapport de l’humanité à la nature, d’une autre façon de vivre ensemble en partageant raisonnablement une convivialité planétaire.

* Cf Patrice Cohen-Séat,  » Peuple ! », les luttes de classe au XXIe siècle » Préface de Gérard Mordillat, Ed Démopolis

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