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Au féminin singulier

Francette Lazard

De la vitre de l’autobus qui file dans son couloir, j’entrevois un graffiti en grandes lettres bleues sur le mur blanc du parc de l’hôpital du Val de Grâce. Mon attention s’éveille. Je perçois l’inattendu qui interpelle et dérange. Je reviens sur place le lendemain. Je suis heureuse de pouvoir photographier le graphisme avant qu’il ne soit effacé. Il ne m’est pas arrivé souvent de réagir ainsi devant une inscription murale. Trois fois, sur des décennies de vie militante.

L’émotion qui va marquer ma mémoire naît, je crois, de la découverte d’un raccourci saisissant, qui me heurte, au premier abord,  mais stimule ensuite  des réflexions de longue portée.

Ma première rencontre avec une inscription « intempestive » date du mai 1968. Les mots  illustraient  un mur de  mon quartier. Je passais devant  tous les jours. Je n’avais pas d’appareil photographique, mais d’autres se sont chargés de fixer dans notre souvenir collectif le slogan qui deviendra fameux : «Soyons réalistes, demandons l’impossible». Je voyais, là, une belle utopie, mais aussi un concentré d’impatience et d’illusions dangereuses. Je pensais alors qu’il fallait centrer l’effort sur l’ouverture d’une issue  politique d’ « union populaire » .

La deuxième rencontre est plus énigmatique. C’était en 1980. Une inscription s’étalait sur plusieurs mètres de la façade de l’annexe de la Sorbonne à Censier : « Plogoff-Kaboul-Mon amour ». Nul à ma connaissance n’ en a pris la photo, et je n’en ai jamais entendu parler,  ni à l’époque,  ni depuis.  Je me suis demandé sur le moment  ce qu’en penserait un archéologue du futur qui la découvrirait, hors contexte… C’était l’époque, à la fois, des premières luttes « écologistes » contre l’installation d’une centrale nucléaire en Bretagne et de l’intervention militaire soviétique à Kaboul. La double condamnation du productivisme et de la guerre s’enracinait dans la référence au  film  « Hiroshima mon amour ». Un nouvel idéal humaniste se manifestait, contre le productivisme et le « communisme ». Le graffiti avait de quoi me perturer …

Que dire de la  troisième rencontre ? «  Ni patrons, ni mari, ni CDI ». Nous sommes à des années-lumière du vieux refrain : « ni Dieu, ni César, ni tribun » . La jeune dessinatrice – il fallait être agile pour tracer des lettres à cette hauteur – n’a peut-être jamais chanté l’Internationale.

Son rejet du « patron » s’inscrit dans une culture familière. Celui du « mari » exprime une conception bien courte, selon moi, du féminisme. Mais que penser du rejet du « CDI » ?

J’avais déjà entendu dire que dans  la jeune génération, qui entre dans la vie active par le portail de la précarité, s’installe une conception de vie sans projet, sans futur, centrée sur ce que chacun peut obtenir du  présent. Un « présentisme » dit-on, sans ambition  collective.

Je persiste à penser que ceux qui s’acharnent  à défaire les conquètes d’hier et à fermer les chemins d’un autre horizon  ont tout à  gagner à ce « présentisme ».

Mais je relis ce graffiti, la réflexion en éveil. Qu’exprime ce triple « ni » ? Le seul refus de tout cadre institué, fût-il protecteur ? Et aussi, peut-être, la quête, fût-elle confuse au risque de la récupération, d’une nouvelle façon de penser l’émancipation de soi ?

 Au singulier, et au pluriel.

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