Articles René Piquet

Témoignage sur le Programme commun

Intervention au colloque organisé par la Fondation Jean Jaures et la Fondation Gabriel Péri les 18/19 et 20  Mai 2010 

Le contexte politique de l’élaboration et de la signature du Programme commun
durant les années 1960-70.

 Témoignage de René PIQUET, ancien membre du bureau politique et du secrétariat du PCF.

Je souhaiterais ouvrir mon propos par quelques remarques préliminaires.

Je ne suis, ici, qu’un acteur-témoin. Un acteur-témoin conserve des souvenirs, une multitude de souvenirs et, quelquefois même, le souvenir du souvenir. Or, vous le savez, les souvenirs mutilent et déforment la réalité. Donc méfiez-vous de moi et du discours que je vous tiens ! Un acteur-témoin a également constitué une expérience, ce qui est encore autre chose. Là aussi, je veux vous mettre en garde. L’expérience est importante. Comme l’histoire, l’ignorer, c’est se condamner à être analphabète. Mais, il ne faut pas prétendre lui faire dire, pour aujourd’hui, et moins encore pour demain, ce qu’est “LA” vérité. Cela dit, je tiens à préciser que j’ai souvent été irrité par ces responsables politiques qui calomnient leur temps par ignorance de l’histoire.

Les années 1960-1970 dont nous traitons constituent une séquence très importante de la vie politique nationale. Je les qualifierais même, pour une part, de période de rupture (quand je pense à mai 68 et aux événements de Prague, par exemple). Dans ces années là, la mobilisation et l’action pour élaborer le Programme commun et aboutir à sa signature vont créer un événement politique extraordinaire dans le pays. Le premier de cette ampleur. Auparavant, il y a bien eu le Front populaire, la Libération…, mais le Programme commun est quelque chose de singulier. C’est un programme de gouvernement de la France.

Avec le temps, on s’apercevra que le Programme commun ne produit pas tout à fait ce que les uns et les autres en avaient espéré. Cela renvoie à un constat bien connu : on ne voit jamais, dans le fait commençant, la gravité du fait accompli. Avec le Programme commun, c’est le cas ! Au départ, il y a un extraordinaire espoir, une multitude d’ambitions et de volontés. Mais pour personne le processus n’aboutit là où on le voulait, sauf pour François Mitterrand.  En politique, on sait où l’on va – ou plutôt on prétend le savoir – et on arrive toujours ailleurs. Le Programme commun en fournit une bonne illustration…..

A l’époque, je vis bien cette période. Le parti communiste, de mon point de vue, respire à pleins poumons. Ç’est une force organisée extraordinaire, une force politique réellement dynamique. Comme militant et responsable, je regarde autour de moi. Les choses ne sont certes pas aussi simples. Les communistes ont leurs propres problèmes, le Parti socialiste, pour sa part, a bien du mal à gérer son passé à la proue de la Ve République  et, plus encore, les problèmes issus de la guerre d’Algérie. Mais le parti communiste est en bonne santé. Le pouvoir gaulliste commence à être sérieusement discuté. Et puis, il y a un autre facteur : la situation internationale. Au début des années 1960, on sort de la guerre froide. Enfin, la guerre ne semble plus inéluctable. La coexistence pacifique apparaît aux yeux des peuples et des Etats comme quelque chose de logique. Et puis les pays “non alignés” émergent aussi dans la vie politique internationale.

Arrive l’année 1965 et l’élection présidentielle. Je partage avec la direction du parti communiste l’idée de rechercher un candidat de gauche non communiste. Le parti communiste craint un peu cette élection. C’est la première fois qu’il est confronté à une présidentielle et il redoute de n’être pas en état de rassembler un nombre de voix à la hauteur de son autorité réelle. L’idée d’un candidat de gauche fait rapidement son chemin. Mais quel candidat de gauche ? Il y en a plusieurs possibles. François Mitterrand ? On sait depuis que, à l’instigation de Waldeck Rochet, des contacts officieux ont été noués en dehors de la direction du parti communiste par l’entremise de l’avocat Jules Borker. Je précise ici que, pour moi, il est logique qu’un leader politique, un responsable de parti, avant d’engager son parti, et même ses organismes de direction, en faveur de telle ou telle orientation,  puisse prendre des contacts, qu’il sollicite des avis à titre personnel en tant que secrétaire général. Mais il est un fait que nous n’avons discuté au bureau politique, et ensuite au comité central, que lorsque la candidature Mitterrand est devenue possible, après que celle de Daniel Meyer ait été écartée, que Mendès-France renonce, comme Maurice Faure etc…. C’est à ce moment là que le parti communiste comme tel discute officiellement et collectivement de cette hypothèse. Le choix de François Mitterrand arrange plutôt les communistes. Lui n’est pas responsable d’un grand parti. Donc, tant qu’à apporter ses voix à un candidat non communiste, autant les lui apporter, à lui. Nous pensons ainsi courir moins le risque d’un détournement d’autorité qu’avec un leader du Parti socialiste. Et l’unanimité va se faire assez vite, mais non sans restriction. A titre personnel, je suis d’accord avec ce choix. J’ai cependant des hésitations. J’ai été rappelé en 1956 en Algérie sous un gouvernement socialiste dirigé par Guy Mollet. Quant à François Mitterrand, il a été onze fois ministre dans cette IVeRépublique, et puis, ses propos sur l’Algérie !… Je ne suis donc pas totalement à l’aise.

A l’époque, cette proposition suscite des discussions dans les rangs du parti communiste. Discussions orageuses ? Non ! Discussions importantes ? Oui, mais pas plus. Pourquoi ? Parce qu’il y avait certes chez les militants communistes une aspiration à la présence d’un candidat communiste.  Mais il y avait aussi le côté inconnu  de cette élection  et la volonté, plus ou moins explicite de ne pas s’inscrire dans ce jeu électoral et institutionnel. L’idée d’un candidat non communiste, sauf contestation ici ou là, a été bien acceptée. D’une manière générale, le candidat Mitterrand a été accepté. D’ailleurs, les comportements électoraux l’ont démontré ensuite.

Après le scrutin présidentiel de 1965, tout le monde est content. François Mitterrand est content. Il obtient un premier résultat important. Il met en ballottage le Général de Gaulle ce qui n’était pas prévu, pas même par Mitterrand lui-même si j’en crois les historiens. Le Parti socialiste est content parce qu’au bout du compte, ça ne s’est pas si mal passé que cela pour lui. Le parti communiste, qui était très inquiet pour cette première consultation présidentielle, voit, à sa manière, confirmer son ambition d’union. Et ce n’est donc pas 1965 qui va faire question, pas plus que les élections legislatives de 1967 puisque la gauche unie s’y tire bien d’affaire ; c’est 1968 qui va faire question. D’ailleurs, plus largement – j’insiste sur ce point – même en traitant spécifiquement du Programme commun, on ne peut pas évacuer ce mai 68 qui a tout bousculé profondément. Mai 68, c’est d’abord de l’inattendu. Personne ne l’avait prévu et toutes les forces politiques en sont désarçonnées. Mai 68 va, par les questions posées, les bousculer et les contraindre à se situer autrement. Ensuite viendra, pour les communistes, la déchirure de Prague…. Mitterrand comptera peu: rappelez-vous comment, à la fin de mai, il annonce sa candidature après s’être assuré que Mendès-France ne présenterait pas la sienne. Cela tombe à côté, et François Mitterrand sera, pour une part, ignoré. Une période difficile s’ouvre pour lui. Il lui faudra attendre le début des années 1970 pour que la donne change.

Un point doit d’ailleurs être abordé ici. Nous avons évoqué la manière dont les choses se préparent pour la présidentielle, la manière dont évolue la bataille pour le Programme commun. Il faut aussi se rappeler que François Mitterrand, depuis le départ, sait ce qu’il veut et où il veut aller: être candidat à la Présidence de la République. Il a condamné (nul ne le conteste) avec force, l’arrivée au pouvoir de de Gaulle en 1958 et l’instauration de la Ve République. En 1962, lorsqu’est votée la décision d’élire le Président de la République au suffrage universel, il déclare, des historiens l’ont rappelé : « Voilà un chemin dans lequel je vais pouvoir m’engager ! ». Il n’a pas cessé de travailler à la construction de sa propre élection. Après 1965, après mai 68, cet homme qui n’a cessé de se battre pour son objectif : devenir Président de la République.

J’en reviens au Programme commun. Sa signature est un véritable événement. Mais auparavant, le Parti Socialiste a préparé son propre programme sous le titre de Changer la vie. La direction du parti communiste en a connaissance. Aussi surprenant que cela paraisse, le parti communiste, lui, ne dispose pas d’un programme. Il va donc très rapidement travailler à un programme de gouvernement qu’il intitulera Changer de cap et qu’il diffusera à neuf cent mille ou un million d’exemplaires. Le texte du Programme commun, le parti communiste va également l’éditer avec un avant-propos de Georges Marchais et le vendre à un million d’exemplaires. Le Parti socialiste procède différemment. Il édite son propre programme Changer la vie avec une préface de François Mitterrand et, en annexe, le Programme commun.

Le parti communiste va expliquer partout – comme responsable, je vais moi-même expliquer partout – que le Programme commun recèle la capacité de changer profondément la vie politique en France. Si donc, le Programme commun a toutes les vertus que je lui accorde, cela signifie que le Parti socialiste et le parti communiste ont les mêmes vertus. Et quand on aborde les aspects démocratiques de ce programme, le Parti socialiste se présente comme le seul garant de la démocratie, le seul garant d’un possible gouvernement démocratique. D’autant que François Mitterrand ne fait pas campagne pour le Programme commun, même si ici ou là il le cite. François Mitterrand fait campagne pour ses propres idées et ne se privera pas de marquer les différences qui le séparent des communistes. Il le fera assez systématiquement.  Le Parti communiste, lui, parle d’union. Il ne parle pas des différences pour ne pas gêner l’union de la gauche, il ne veut pas faire éclater l’union réalisée pour laquelle il a tant travaillé.

Cela ne restera pas sans conséquences. Si François Mitterrand, à sa manière, et le Parti socialiste à la sienne, disent leurs différences avec le Parti communiste et que celui-ci ne parle que d’union et de Programme commun, il est bien évident que cela peut amener des électeurs à penser: “autant voter socialiste que communiste, puisqu’ils partagent le même programme, possèdent les mêmes mérites et portent les mêmes ambitions”. Donc, la perception du parti communiste va perdre une partie de sa substance. Mais nous sortons déjà ici du cadre de ma contribution…

Un éclat d’actualit

90 ans du PCF, n* spécial de l’HD Jv 2011

 

90 ans. Une belle espérance de vie pour un parti politique ! De ces 90 années, j’en ai, comme acteur-témoin croqué plus de soixante. Ca ne valide pas le propos tenu – il ne faut d’ailleurs jamais prendre une affirmation pour argent comptant – ça peut même mutiler la pensée, mais comme l’Histoire, l’expérience donne à réfléchir. Si on les ignore on demeure analphabète.

Depuis 1920, au nom du «communisme» des millions de personnes se sont engagées dans une réelle ambition de transformation sociale, de progrès de civilisation. Chacune d’elle, à sa manière, souvent dans la conviction enthousiaste, quelquefois dans la tourmente voire dans le drame, a voulu contribuer au progrès humain, à la solidarité entre les peuples, à la fraternité humaine. Chez chacune le va-et-vient entre l’accord, le désaccord avec les choses dites ou faites a été permanent et souvent stimulant. On comprend pourquoi le communisme est un fait de l’histoire française que nul ne peut contourner.

Aujourd’hui reste, de cette ambition, un éclat d’actualité évident. Nous vivons toujours dans un monde exploité, mutilé. Non seulement les raisons de vouloir tout transformer demeurent, mais les réalités contemporaines nous y contraignent. Le capitalisme, et c’est sa responsabilité historique, a plongé le monde contemporain dans le règne de la fragilité la plus totale : fragilité et précarité générales de la vie personnelle ;  fragilité et détresse de groupes humains, voire de continents entiers ; fragilité et menace pour l’espèce humaine elle-même. Il faut plus que jamais penser un monde nouveau. Penser un tout autre système économique et social. Penser un monde régit par de nouvelles relations entre les peuples, des formes inédites de solidarité humaine. Penser une ambition qui côtoie l’universel.

Les aspirations et convictions personnelles ont besoin d’un espace collectif pour trouver une réelle efficacité, car «on est plus libre dans la cité où l’on obéit au décret commun, que dans la solitude où l’on n’obéit qu’à soi-même». Mais on le sait, les partis s’inscrivent difficilement dans la longue durée. Les uns disparaissent, les autres cherchent un autre toit ou changent d’habit. Les structures politiques sont aléatoires. C’est connu, les règles  ne font pas plus la politique que la grammaire, à elle seule, ne fait le style. Si je témoigne toujours d’une réelle fidélité, c’est  aux idées et convictions auxquelles je suis, de tout temps, attaché.

Aux acteurs de décider, à chaque époque, de l’organisation, des moyens et des conditions du combat pour que s’épanouisse l’ambition affichée. Le changement, l’évolution s’inscrivent toujours dans une histoire qui se construit.

Tout engagement militant, tout acte politique  qui porte un sens, implique une présence de «soi» une affirmation de sa pleine identité dans l’entreprise commune. C’est un invariant de toute transformation de la société, la condition de la conception et de la construction d’un autre monde. La communauté des hommes, quelle qu’elle soit, n’a de capacité qu’avec le savoir, la créativité, la générosité de chacun. Les vérités – elles existent – ne sont que des «vérités du matin». C’est l’engagement militant, l’intervention individuelle qui les établissent, leur donnent leur validité historique.

Alors le Communisme ? Un monde à construire. Pour beaucoup, aujourd’hui, il est une ambition d’avenir, une ambition qui s’élabore et se charpente progressivement dans une responsabilité partagée, un esprit  curieux d’autrui, des mains multiples qui se croisent.

Des mains que frôle le sourire du soleil.

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