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  PCF, années 1980/2000

Francette Lazard

La discordance des temps

Sur les 90 ans du PCF, les trois dernières décennies ont une couleur particulière sur laquelle l’on me demande de m’exprimer.  Avez vous remarqué?  Une ou deux formules lapidaires: le déclin et l’enterrement sous les décombres du Mur. Et l’on tourne la page! D’autres, soucieux de nouvelles ambitions, mettent en valeur la créativité du Front populaire, l’héroïsme de la Résistance, l’apport progressiste de la Libération, la détermination dans le combat social, la solidarité internationale…

Alors, et ces années 1980/2000? Elles entrent déjà dans l’histoire, sans y être tout à fait.  Les travaux d’historiens sont rares, et les affrontements d’idées de l’époque toujours vifs…Ces années-là sont en effet au cœur de la mémoire militante d’aujourd’hui. Elles cristallisent toute la complexité d’un basculement d’époque.

Les modernités archaïques

Comment, sous l’orage, quand les idées néo-libérales deviennent hégémoniques, quand le modèle soviétique s’écroule, éviter le repli ou le renoncement, combattre le capitalisme et porter un espoir politique?

Un quart de siècle sépare le 22ème Congrès de 1976 et sa notion de «socialisme à la française» de celui de Martigues lançant en l’an 2000  le chantier d’un nouveau communisme. Un quart de siècle de confrontations lourdes, de choix successifs difficiles. Une présence au gouvernement de près de 10 ans, qui ne répond pas aux attentes d’une société déchirée. Une opposition qui se veut vigoureuse mais reste sans dynamisme politique…

Face aux urgences de la société, l’engagement communiste perd ses repères. Ni l’union, ni le combat ne semblent efficaces. Le déclin se confirme. Le PCF entre dans le 21ème siècle en quête d’identité. D’années en années, combien de déchirures et de découragements, mais aussi de présence militante, tenace.

J’ai aimé la formule du philosophe Etienne Balibar: «ce qui est sûr, c’est que nous sommes à la fois des «ex» et des communistes «à venir» et que le passé ne passe pas d’un coup» . Elle incite à ne pas gommer ces années de déclin. Cela vaut de discuter de ce qui a fait trébucher, en cette fin de XXème siècle, l’ambition révolutionnaire affirmée par les jeunes congressistes de Tours en 1920.

Lucidité et illusions.

On perçoit mieux maintenant la part de lucidité et la part d’illusion que nous avons portées en cherchant un ancrage efficace dans le combat pour une autre société. Berlinguer avait vu juste dans les années 70 en évoquant l’épuisement de la «force propulsive» de la Révolution d’Octobre. Dans les années 80, la réponse social-démocrate, épanouie en Europe, y légitime au nom de la «modernité» la mise en cause de conquêtes historiques du mouvement ouvrier. La volonté de persévérer dans la recherche d’un dépassement du capitalisme se voit qualifiée d’ «archaïsme», et Marx proclamé définitivement mort. En fait, la lucidité était bien dans cette persévérance, qu’illustre alors la fameuse affiche: «Marx est mort? Mon œil!»… Cela commence à se savoir.

Certes, le choc de l’écroulement du Mur a dissipé l’illusion d’un soviétisme transformé. Mais illusion pour illusion, celle d’une histoire apaisée par la conjugaison heureuse du «marché capitaliste» et de la démocratie n’a pas, non plus, survécu au changement de millénaire… En s’attachant à élucider les nouveaux défis d’un capitalisme mondialisé, le PCF avançait alors des idées  innovantes, en rupture avec la pensée unique de l’époque.

Je m’y retrouvais pleinement.

Oui, mais l’essentiel n’y était pas encore!

La pertinence de l’analyse et des propositions est une chose. L’anticipation des possibles et la capacité de faire  bouger les lignes sont tout autre chose!  Car ce sont les pratiques politiques et leurs potentiels d’espérance qui comptent, qui marquent. Et nous savons que faute de ténacité et d’audace maintenue, ce sont les vieux réflexes de la structure et de sa culture qui bloquent.

Il n’y a pas de fatalité en histoire. Sinon, pourquoi s’organiser, chercher à construire une meilleure efficacité dans un espace politique commun? Mais évaluons bien la hauteur de l’obstacle,  le déficit historique de crédibilité des forces d’émancipation.

Emergences et urgences.

C’est à cette échelle, du local au mondial, que l’impératif d’une nouvelle visée de libération humaine se trouve désormais posée. La fenêtre de créativité du communisme politique français, dans les années 30/40, répondait à des urgences anti-fascistes majeures. Le modèle soviétique fonctionnait comme une utopie

. Mais dès lors que la question d’un changement de société  vient directement à l’ordre du jour, comment l’exprimer en politique, dans l’ouverture concrète de nouveaux horizons d’un dépassement effectif du capitalisme en France ?

J’ai longtemps pensé, avec bien d’autres, que la clé de la novation communiste était d’aller «au bout» du rejet, déjà trop tardif, du stalinisme pour conjuguer le socialisme et la démocratie. Or l’abandon, par pans successifs , de la vieille doctrine «marxiste-léniniste» codifiée par Staline, ne suffisait pas à donner une nouvelle cohérence aux questions du «projet», du «parti», de la «politique», du «communisme». Le problème à résoudre était beaucoup plus ardu, sans modèle ni références. Le léninisme lui-même, comme la social-démocratie, s’enracinait dans le cycle historique d’un mouvement ouvrier forgé dans les contradictions de la révolution industrielle. Or, nous étions en train de changer d’ère, dans un ébranlement du monde gros de problèmes encore insoupçonnés.

On parle beaucoup, à juste titre, de l’impressionnante montée en puissance des pays «émergents». Plus impressionnants encore sont les enjeux qui «émergent» au cœur de chaque nation. Ils  impliquent le devenir de la civilisation. Il n’y a ni retour en arrière, ni statu quo qui vaille. Le despotisme étatique avait révélé sa fragilité devant un impérieux besoin de démocratie. Les milieux dirigeants du «marché capitaliste» se sont organisés pour bloquer toute conquête de pouvoirs démocratiques nouveaux dans toutes les sphères de l’activité humaine.

Les réponses progressistes se cherchent encore, partout dans le monde. Les tâtonnements, les crispations des trente dernières années se comprennent mieux si l’on garde ce constat à l’esprit .

Je ne plaide pas pour une indulgence hors de saison à l’égard de Georges Marchais et des directions que nous étions qui n’ont pas su, hier, entre-ouvrir de nouvelles fenêtres. Je réfléchis sur le maelström dans lequel se télescopent, en si peu d’années, des évaolutions qui autrefois prenaient des siècles…

Cette discordance des temps n’est pas facile à vivre!  La créativité des luttes et des idées mettait naguère des décennies à trouver sa cohérence. Il y a aujourd’hui urgence. Mais il n’y a pas de raccourci possible. La créativité ne se «décrète» pas, même s’il est possible d’en favoriser l’éclosion. Le passé «ne passera pas» sans un mode de conjugaison inédit des apports multiples de toutes les forces disponibles pour y travailler. Peut-être est-ce ce qui a le plus fait défaut dans la spirale de déclin. Et c’est sûrement aujourd’hui une belle marque de fabrique à déployer pour ceux qui veulent écrire une nouvelle page de l’histoire.

 

 

 

 

2  « Des ministres communistes… »

Francette Lazard, HD avril 2011

«Il faut des ministres communistes»

Le 10 mai 1981, François Mitterrand est élu président de la République. Son premier gouvernement ne comporte pas de communistes. L’Assemblée nationale est dissoute, la campagne des élections législatives commence. La victoire et l’union retrouvée se fêtent. L’alternance sous leadership socialiste est, pour beaucoup, riche de promesses. Le PCF met en mouvement ses adhérents, ses élus à tous les niveaux,  pour faire élire le plus grand nombre possible de ses candidats et contribuer  ainsi au succès parlementaire de la gauche unie autour des 110 propositions du nouveau président. Son fort mot d’ordre d’hier prend une résonance nouvelle : «Il faut des ministres communistes».

La rupture de ton avec la campagne de Georges Marchais au premier tour des Présidentielles est saisissante. Plusieurs de ses formules marquent les mémoires. La critique du «virage à droite» du PS. Des mesures fortes pour une alternative «vraie». «Au delà de quatre fois le SMIC, je prends tout», «produire français», «nationaliser à 100% tous les secteurs clés»… Un programme social hardi, des mesures économiques de rupture avec le libéralisme qui prévaut en Europe, une ambition démocratique qui s’affirme dans le droit fil de la cohérence d’un programme qui n’est plus commun. Bref, les 110 propositions du candidat socialiste ne sont pas au niveau du «seuil» nécessaire pour prétendre changer réellement la vie. D’où, s’il n’est pas en tête de la gauche au 1er tour, le doute maintenu par le PCF sur  son attitude au 2ème tour.

Un mot d’ordre qui percute

La «vague rose», formée par un puissant désir d’alternance, a submergé la combativité communiste. Georges Marchais n’obtient que 15, 35%. Un quart de l’électorat communiste, stable autour de 20% depuis plus de deux décennies, vote au premier tour François Mitterrand. Le score est vécu comme un sévère recul, et interprété par les communistes et tous les analystes comme la sanction du bras de fer engagé par le PCF depuis 1977  pour maintenir sa primauté dans la gauche.  Difficile, à chaud, de bien apprécier l’exploit que constituent pourtant ces 15% . Réunir dans le contexte de cette présidentielle un tel score, sur le nom du secrétaire général du PCF, avec des propositions communistes fortement affirmées, cela ne va pas de soi ! En fait, c’est une première …En 1965 et 1974, le PCF soutient dès le premier tour F. Mitterrand. En 1969, Jacques Duclos atteint 21,27%, avec une campagne «de gauche», pour l’union. Le candidat socialiste Gaston Defferre refuse l’union, et avec 5,01%, se voit désavoué par une part notable de son électorat. L’élection législative s’ouvre donc dans une toute nouvelle configuration politique. Sur la base politique de la gauche unie et des 110 propositions de François Mitterrand, le PCF fait campagne: «il faut des ministres communistes».Le mot d’ordre percute, avec des effets contradictoires. Bien sûr, il peut détourner des déçus de Giscard d’un vote de gauche. Mais il va très clairement au devant des attentes unitaires, et c’est ainsi qu’il est le plus largement perçu.

Pour la première fois depuis la Libération, quatre ministres communistes entrent dans un gouvernement d’union. La situation est unique dans le monde occidental. L’espoir de voir se réaliser vraiment le changement s’en trouve conforté,  bien au delà des 15% du score communiste.

La fragilité de l’évidenceJ

e suis à l’époque au Bureau politique du PCF. La complexité du moment n’échappe à personne. Avec le recul, la difficulté m’apparait plus grande encore que je ne la perçois sur le moment. Je ne me souviens pas de discussion au sein même des instances dirigeantes du PCF sur les avantages et les risques d’une participation ministérielle très minoritaire. Aussi étrange que cela puisse paraitre aujourd’hui, les différentes hypothèses ne sont ni évaluées, ni soumises au débat collectif pour éclairer un choix. On ne trouvera dans aucun congrès du PCF ni dans aucune de ses publications, de textes d’analyse des expériences de participation gouvernementale, avec leurs apports, leurs limites, leur bilan, leurs implications politiques pour le devenir  de la gauche en général et du parti communiste en particulier.

Les questions, pourtant, ne manquent pas!

Le PCF s’affirme «parti de lutte et de gouvernement». Mais comment, et à quelles conditions, le fait de contribuer à gouverner peut-il favoriser la lutte? Comment créer l’espoir qui mobilise, et éviter l’attentisme qui paralyse, puis la déception et l’échec ? Sur quels critères, à partir de quelles analyses, à la lumière de quelles expériences se construit la décision de participer, ou non ? Que faire si une majorité de gauche se dégage de l’élection,  mais sans union  sur un programme?  Avec un rapport des forces défavorable aux communistes ?

Durant les deux décennies qui suivent, ces questions ne seront toujours pas discutées. Les tâtonnements, les turbulences et les échecs seront au rendez vous.

Le brusque zigzag entre la tonalité de la campagne du premier tour des présidentielles et celle des législatives est donc spectaculaire.  Bien d’autres suivront. En 1983, c’est le «tournant de la rigueur». Les ministres communistes restent pourtant au gouvernement de Pierre Mauroy. Le PCF vante le bilan de ce dernier, supérieur, dit-il, à ceux du Front populaire et de la Libération. Dans le pays, la déception nourrit déjà un début de colère. En juin 1984, aux  élections européennes, le PCF est à nouveau sanctionné : la liste dirigée par Georges Marchais atteint seulement 11,20% des voix. François Mitterrand et Laurent Fabius veulent imposer aux communistes une participation limitée à trois ministères, de moindre importance. Le comité central, réuni toute une nuit dans l’attente des conclusions de la négociation, approuve la proposition de Georges Marchais de ne pas accepter de participer dans ces conditions au gouvernement. Le PCF se déclare, durant quelques semaines, «toujours dans la majorité»; puis affirme son opposition. Tout au long du 2ème septennat de Fr Mitterrand, il n’est plus question de «participer». Dans l’opposition, les députés communistes laisseront entendre qu’ils pourraient voter une motion de censure, bien que trop peu nombreux pour présenter un texte autonome.

Une nouvelle séquence s’ouvre en 1997 La présence de ministres communistes dans le gouvernement de cohabitation de Lionel Jospin semble aller de soi. Elle est ratifiée par une consultation des militants. Les trois ministres communistes vont rester en fonction durant cinq ans,  jusqu’au cinglant désaveu de toute la gauche, en 2002.

Une très longue histoire

Le problème que pose à un parti d’ambition révolutionnaire l’hypothèse d’une participation dans un gouvernement de gauche vient de très loin.En 1900, Jean Jaurès et Jules Guesde débattent, sur le fond, des relations entre la lutte de classe et la présence dans les institutions. L’énoncé des «deux méthodes» passionne l’auditoire d’un millier d’ouvriers à Lille.

La réflexion de chacun est exigeante. Aucune question difficile n’est éludée. L’écoute et le respect mutuels  forcent l’attention de la salle, .Une telle confrontation politique est exceptionnelle. Elle n’a pas de précédent. Il n’y aura pas d’équivalent.

Durant le 20ème siècle, jusqu’en 1981, la gauche gouverne rarement, brièvement, et dans des configurations très diverses.

En 1924, le tout jeune PCF est dans une opposition frontale au gouvernement du « Cartel des gauche ». Le PS (SFIO) ,membre  de ce cartel, avec plusieurs partis radicaux et républicains de gauche, soutient le gouvernement mais décide de ne pas participer à un gouvernement « bourgeois ».

En 1936, le PCF soutient, sans participation communiste, le gouvernement de Front populaire . Léon Blum réunit des socialistes, des radicaux, et divers progressistes. Il aurait souhaité des ministres communistes. On sait que Maurice Thorez envisage cette participation. Mais l’Internationale communiste est contre et la question n’est pas discutée au bureau politique du PCF.

A la Libération, le programme du Conseil national de la Résistance porte  l’espérance de grandes avancées progressistes. Les communistes y ont apporté une contribution essentielle. Leur influence est à son zénith, avec près de 30% de l’électorat. Leur participation au gouvernement, au côté des gaullistes, des socialites et du MRP  s’impose naturellement à tous.

En mai 1947, le socialiste Ramadier, président du conseil, se sépare des ministres communistes accusés de rompre la solidarité  gouvernementale en soutenant les grèves des usines Renault. Le PCF maintient ce soutien et affirme son intention de revenir rapidement au gouvernement. Mais à l’automne 1947, le tournant de la guerre froide change la donne. La participation ne sera plus évoquée.

Il faudra attendre les années 60 pour que le PCF lance l’initiative historique d’un programme commun de gouvernement de la gauche, et mai 68 pour qu’apparaisse, très brièvement, le mot d’ordre d’un «gouvernement populaire avec les communistes».

Dans les années 70, le PCF cherche à populariser le bilan positif des ministres communistes de la Libération. François Billoux écrit : «quand nous étions ministres ». Mais la réflexion collective ne s’avance au delà d’une affirmation présentée comme une évidence : un programme commun,  pour fonder un gouvernement commun.

Comment expliquer l ‘absence, dans la longue durée, de  bilans critiques et de discussions, dans un cadre organisé, sur une question aussi sensible  que la participation au gouvernement ?

Une novation, devenue caduque

Certains croient avoir trouvé une explication: ce serait la faute de Moscou ! Les aléas de la politique étrangère soviétique expliqueraient les zigzags. Impossible donc de les expliciter…d’où l’absence de transparence sur les raisons des choix politiques. Ainsi, Georges Marchais aurait rompu en 1977 la négociation d’actualisation du programme commun sur injonction d’un Brejnev qui préférait Giscard à Mitterrand; il aurait cherché à favoriser en sous-main la réélection de VGE en 1981. Les excès de la caricature s’accommodent de contre-vérités dont les historiens commencent à mettre au jour les ressorts[1]. Une remarque de bon sens: il est bien difficile d’évoquer la «main de Moscou» pour expliquer l’absence d’une réflexion critique, collectivement assumée, sur le bilan de la période 1997/2002 !

D’autres nient purement et simplement la complexité d’un choix «de lutte et de gouvernement». Soit on conquiert un pouvoir «de classe», en position dominante, soit on se compromet avec la social-démocratie, on gère les affaires du capital, on démobilise le mouvement populaire. Dansles deux hypothèses, c’est l’impasse politique, sans horizon.

Cela dit, comment sortir de ce dilemme ?

Nulle part encore, dans aucun des pays développés où prévaut la démocratie représentative, le rassemblement d’une majorité durable et efficace n’a pu se constituer pour un dépassement concret du capitalisme. L’isolement minoritaire ou le renoncement réformiste ont prévalu. Les expériences de participation communiste au gouvernement restent de brèves exceptions. Elles n’ont pas réussi à perdurer en favorisant l’essor des mouvements populaires, pour de nouvelles conquêtes victorieuses.

Dans les années 30/40, le PCF a su ouvrir, face à la menace fasciste, une piste, originale à l’époque, celle d’un Front populaire. La novation de la démarche est remarquable. Le PCF définit l’ « étape» politique, sans la relier à un projet de société, qui demeure pour lui celui du «modèle soviétique». Il renvoie la question de la révolution dans un avenir indéterminé. Il se concentre sur les problèmes du moment.

Il y gagne ses lettres de noblesse de grand parti de la gauche française, capable de contribuer à rassembler des majorités pour des avancées progressistes de haute portée. La présence militante des communistes est partout un point d’appui efficace pour plus de justice, de liberté et de droits. Jusque dans les institutions, à tous niveaux. Y compris au gouvernement. Dans les milieux populaires ou intellectuels, ils seront des millions à l’apprécier, à voter communiste.

Cette démarche est mise en hibernation pendant la guerre froide.

A partir des années 60,  le PCF la réactive. Mais elle est désormais inadaptée aux  problèmes de la nouvelle phase historique. Le PCF ne sait pas les appréhender.

Les mutations s’accélèrent en effet en tous domaines. De nouvelles aspirations d’émancipation des individus traversent toute la société. La crise du capitalisme et la contre-offensive libérale font monter l’exigence d’un nouveau projet d’avenir.

Or, la vision de la perspective révolutionnaire que porte le PCF, celle du « modèle » soviétique, a fait son temps. Malgré ses prises de distance avec le système brejnévien, le PCF reste largement associé dans l’opinion au modèle soviétique qui va s’écrouler. Certes, il  a dénoncé le stalinisme, et affirmé la démocratie comme « but et moyen » de la transformation sociale. Il affine avec créativité son analyse du capittalisme, avance des propositions innovantes en plusieurs domaines importants. Mais il conserve globalement l’empreinte de la doctrine léniniste, de sa conception des « lois » du socialisme et des «principes» du Parti lui-même.

Les communistes ne disposent pas d’un projet d’émancipation en phase avec l’époque, répondant aux besoins du pays dans les contradictions du monde.

Dans les années 70, l’union sur un programme commun proposée par le PCF pour « l’étape démocratique »le programme se conclue. Le PS et lui ont le même programme.  Quand ce dernier s’en éloigne, la critique communiste est perçue comme une attaque contre l’union, au risque de la défaite de la gauche. Le PS surfe sur l’aspiration unitaire, et s’octroie la paternité d’un projet de socialisme dans la liberté.

En toute connaissance de cause

Il est impossible d’analyser le bilan des participations gouvernementales communistes en faisant abstraction de tout ce contexte historique. Le monde se transforme à grande vitesse. Les repères du PCF sont brouillés. Le capitalisme qui se croit triomphant prétend incarner la fin de l’histoire.

Comment, dans les secousses de la période, contribuer à réunir une majorité, gouverner avec d’autres, favoriser les mobilisations sociales et démocratiques, tous terrains ?

Face à ces défis  que nul n’a anticipé, l’alternative au capitalisme peine à émerger. Comment s’expliquer, publiquement  sur le «pourquoi» et le «comment» des tâtonnements, des changements de posture politique  sur les difficultés imprévues de la conjoncture ? Comment valoriser ce qu’on apporte à l’échéance du moment, sans éclairer la perspective d’ensemble du projet de société quel ’on porte ? Toute sa culture de parti pousse le PCF a présenter ses choix comme la seule vérité qui vaille. Difficile d’en clarifier les implications, et donc d’en discuter vraiment, quand l’essentiel, la trajectoire d’un dépassement du capitalisme, reste encore à défricher.

Trente ans après mai 1981, la question est toujours au centre de l’actualité politique. Qui peut dire qu’elle est résolue ? Ici, ou ailleurs dans le monde ?

Le temps de maturation de réponses créatives ne se décrète pas. Pas plus en 2011 qu’en 1981. Surtout quand les accélérations de l’histoire multiplient les contradictions et les périls, dans un monde qui se fragilise.

Raison de plus pour s’engager.  Quitte à tâtonner, au risque d’échouer, mais avec une ambition de lucidité. Sans éluder les contradictions, dans  la fausse simplicité d’une formule. Même si cette formule semble offensive, comme le slogan : «il faut des ministres communistes».

Comme toujours, mieux vaut mettre à la disposition de chacun toutes les données d’un problème, aussi difficile soit-il.  Pour progresser ensemble et décider en toute connaissance de cause.

C’est le seul moyen de mettre en éveil actif le maximum de forces, rassemblées dans leur  diversité.


[1]Cf le colloque organisé sur «la période du programme commun» par la fondation jean Jaurès, avec le concours de la fondation Gabriel Péri en novembre 2010, en cours de publication .

 

 

Francette Lazard*

La Liberté dans l’histoire du PCF

Publié dansla revue du PCF le Projet n°43 Janvier 2015

Dossier « Liberté » !C’est toute une histoire ! L’histoire d’une ambition pour la libération humaine qui, à travers le temps, motive et mobilise l’engagement communiste. L’histoire des structures qui la porte, de leurs contradictions et de leurs errements, de leurs conquêtes, de leurs effets dans la vie des individus et des peuples.

Le milieu des années 70 est un bon observatoire de cette histoire. Après 1968, deux ondes de choc vont cumuler leurs effets. En mai/juin 68 à Paris, l’espérance d’une société émancipée se manifeste avec une force inattendue dans la diversité de ses expressions. En août à Prague, les tanks soviétiques brisent l’espoir d’un « socialisme à visage humain ». Le PCF condamne Moscou et prend conscience de l’impératif d’une réflexion nouvelle sur la question des libertés.

Son système de référence est ébranlé. Ni le modèle fondateur de la IIIe Internationale ni l’évocation du « Front populaire » ne vont lui donner les clés de la période qui s’ouvre.

 

1920, 1936

Le retour sur ces deux moments essentiels du parcours du PCF permet de saisir la complexité de son rapport à la question des libertés. Son élan d’adhésion à l’Internationale proposée par Lénine trouve sa « force propulsive » dans la révolution d’Octobre. Tous les partis communistes vont ensuite devoir se structurer dans le moule unique des « principes du léninisme » codifiés dès 1924 par Staline. L’efficacité révolutionnaire prime, les droits et libertés devront s’y subordonner. Tragédie de l’histoire… Le jeune PCF va rapidement subir les effets de la dérive stalinienne. Ce sera l’autoritarisme, l’esprit de secte, la stratégie « classe contre classe » qui va renvoyer dos à dos le fascisme et la social-démocratie. Après la dramatique arrivée de Hitler en 1933, l’Internationale communiste va chercher une stratégie d’alliances antifascistes. La toute jeune direction du PCF, avec Maurice Thorez, va y contribuer avec audace et créativité. Sa conception du « Front populaire » plonge ses racines dans le riche terreau national des Lumières, de la Révolution française, de la Commune, de la République. La réunion du drapeau rouge et du drapeau tricolore va donner ses couleurs originales à la Résistance antinazie.

 

Devenu en 1944/45 le premier parti de France, le PCF va promouvoir une conception innovante des libertés politiques en les conjuguant avec la conquête de solidarités sociales et de droits nouveaux dans les entreprises. Il va, en même temps, continuer à se référer au modèle soviétique qui fixe son identité, son projet et son mode de fonctionnement. L’esquisse de réflexions nouvelles à la Libération demeure sans lendemain. La guerre froide va tout figer. Le PCF se ferme aux changements de société qui s’accélèrent. Certes, son influence se maintient élevée à travers l’engagement militant, les luttes sociales ou anticoloniales. Mais il va être pris au dépourvu par le renouveau des aspirations libératrices des années 60.

 

Le choc de 1968 d’autant plus rude

Dans la jeune génération étudiante, comme dans un monde du travail en pleine mutation, les débats d’idées se passionnent sur le type de société à construire. Le PCF définit et soutient les « justes » revendications, contribue à nombre d’avancées sociales. Il trace la voie du seul débouché politique à ses yeux possible : la signature d’un programme commun de gouvernement avec le PS. Son projet de parti « communiste » est intemporel, déconnecté de la « perspective démocratique ». Il se résume dans l’énoncé des étapes et de leurs « lois », démocratie avancée, socialisme. Mais le modèle soviétique est défiguré à Prague et va bientôt, se glacer puis se décomposer. L’affrontement politique sur la question des libertés devient crucial, au cœur d’une intense bataille d’idées que cristallise la publication de L’Archipel du goulag.

Après la signature du programme commun, le PCF s’attend à un grand élan populaire. Surprise : c’est l’attentisme qui prévaut. Le PCF stagne aux législatives de 1973. Georges Marchais propose de faire sauter « les butoirs » et lance de grands débats politiques avec Le Défi démocratique, son livre-manifeste. Cela ne va pas de soi. Nombre de communistes considèrent encore le modèle soviétique comme la carte d’identité de l’avenir. La direction communiste décide de marquer les esprits en affirmant une conception novatrice : la « charte des libertés » en 1975. Le PCF se distancie – enfin ! – des atteintes persistantes aux libertés en URSS et condamne de façon claire et nette le stalinisme. En 1976, à la veille du XXIIe congrès, Georges Marchais crée le choc qu’il recherche. Il annonce en direct au journal télévisé l’abandon de la notion de « dictature du prolétariat ». À relire les textes d’alors, leur souffle nous parvient encore. La vision proposée met en relation les grands acquis des droits et libertés existants et les nouvelles conquêtes qu’appelle le combat contre l’exploitation et la domination.

 

L’opposition stérile entre démocratie « formelle » et démocratie « réelle » semble bien dépassée. Le PCF se veut à l’offensive et ses initiatives sont perçues comme telles. Déception : leurs effets politiques sont demeurés très limités. En une période de bouleversements historiques majeurs, il serait bien simpliste d’opposer les novations des années 70 et les crispations des années 80 sur la pente du déclin. Il va falloir encore près de 20 ans, de 1979 à 1994, pour abandonner, une à une, les pierres angulaires du modèle « marxiste-léniniste » : socialisme scientifique, rôle d’avant-garde de la classe ouvrière, centralisme démocratique. Il ne suffit pas de se dégager d’un système doctrinaire pour disposer d’une visée révolutionnaire ancrée dans la créativité démocratique du peuple… Le chantier est encore devant nous !

Hors des chemins balisés

Dans ces décennies de turbulences et d’échecs, le PCF réussit à éviter un piège fatal à tant d’autres forces révolutionnaires : le repli de secte ou le renoncement social-démocrate. Il perçoit les nouveaux défis de l’époque sans cesser de contester la prétention hégémonique du capitalisme. Il tente, en tâtonnant, à bas bruit, de poursuivre la recherche d’une alternative. L’enjeu est existentiel. La question des libertés se pose désormais comme jamais. Les civilisations ont basculé dans l’ère de toutes les fragilités. L’humanité risque d’y sombrer si de nouvelles frontières d’émancipation ne parviennent pas à s’ouvrir. Aucun groupe humain, aucun cercle d’experts, aucun parti ni aucun prophète n’ont les clés de l’avenir. L’idée qu’il faut, dans l’urgence de la conjoncture politique, construire de nouveaux rapports des hommes entre eux et avec la nature commence à prendre vie partout. Nous le savons, aucun grand mouvement historique n’a jamais été préconçu. Des pratiques politiques et sociales sont à inventer, s’inventent.

 

À l’évidence vient le temps de la conquête de libertés et de pouvoirs inédits dans toutes les sphères de l’activité humaine. La politique saura-t-elle se ressourcer en contribuant à façonner les nouveaux leviers de l’émancipation humaine ? Belle raison de s’y engager !

 

•••

 

1989/2009, le Mur, et après?

21novembre 2009
Intervention au colloque  Fondation G.Péri/Regards  sur
« 1989/2009, lendemains de chute, comprendre l’évènement »

Francette Lazard

La discussion d’aujourd’hui m’incite à mettre en exergue cette remarque d’Umberto Eco dans un interview au JDD dimanche dernier: « Autrefois, j’étais indécis, à présent je n’en suis plus si sûr »…

1.
Lucidité et illusion.

Les uns et les autres dans ce colloque nous pouvons apprécier, avec le recul du temps, la part de lucidité et la part d’illusion que nous avons portées, dans la diversité de nos engagements, de nos responsabilités, de nos activités.

Je m’exprime ici à partir des expériences et des réflexions liées à une activité militante exercée dans la durée d’une vie, avec des responsabilités dans la direction du PCF durant quatre décennies…Depuis mon adhésion à l’adolescence et mes études d’histoire, jusqu’à  mon statut actuel, je garde une même motivation, puisée naguère dans la lecture du Manifeste communiste: celle d’une possible « intelligence révolutionnaire du réel ».

Cette motivation sera le fil conducteur de mon investissement au sein de la section économique du PCF dans les années 60, puis dans la presse communiste dans les années 70. Elle s’exprime dans l’ambition que propose en 1979  l’acte fondateur de l’Institut de Recherches Marxistes: « comprendre les années 80 ».

Evidemment, nous n’avons pas anticipé le choc de 1989!
L’évènement bouscule toujours les prévisions. Sa relation avec le travail profond des contradictions du réel, dans ses processus de longue durée, n’est jamais transparente d’emblée. Elle cristallise  toute la complexité des moments fondateurs d’une époque. Le télescopage des situations, des capacité d’initiative des individus, des forces sociales, des peuples, des partis et de leurs dirigeants produit toujours de l’inattendu. Cela nous incite à la modestie dans notre prétention de lucidité et dans la nécessaire prise de responsabilité. « Et pourtant nous nous sommes aventurés car le résultat espéré étouffait la crainte du péril probable », (cf Shakespaere in Henri V).

Même le recul du temps, qui éclaire à postériori le cours de l’évènement, ne dévoile pas si facilement ses ressorts. L’évolution des discours de célébration des anniversaires est très révélatrice. Les dix ans de la chute du Mur ont résonné des doctes discours sur le triomphe historique du libéralisme. Les « 20 ans » sont marqués par la crise du capitalisme et ses effets ravageurs et donc  par la montée des interrogations sur  la pérennité du système – qui l’aurait prédit il y a dix ans? Et que seront les « 30 ans »?   Pourra-t-on par exemple, dans 10 ans, faire, comme aujourd’hui, l’impasse sur l’appréciation du devenir singulier du Parti communisme chinois, et donc de la Chine, si essentielle dans la marche du monde?

A chacun de nous donc de se re-situer dans l’évènement d’hier, et de formuler le mouvement de sa réflexion.

« Fin du soviétisme, fin du communisme? », « fin du mur, fin de siècle? »…Les thèmes soumis à nos débats de cet après-midi invitent à ce difficile exercice d’articulation d’un évènement majeur, qui bouscule tout, et du temps long où peuvent se décripter les tendances lourdes de l’histoire.

Sur le « choc » du Mur, permettez moi une anecdote  personnelle.
Ce jour là, le 9 novembre, j’étais…à Moscou, dans le bureau d’un secrétaire du PCUS,  collaborateur direct de Gorbatchev. En ma qualité de dirigeante du PCF, j’avais proposé  d’écrire, avec mon homologue soviétique et avec un dirigeant de la social-démocratie allemande lui aussi chargé des questions idéologiques , un livre sur les enjeux de la période et sur les conclusions politico-stragégiques qu’en tiraient les grandes composantes  du mouvement ouvrier européen. Autrement dit, un nouveau type de confrontation,  par delà les déchirures de l’histoire. Le projet était bien lancé, entre Medvediev, Egon Bahr et moi, autour de cinq questions que j’avais suggérées. Chacun devait y répondre par écrit pour le printemps 1990. Sans modestie, je dirais que la relecture de ces questions, vingt ans après, n’est pas sans intérêt rétrospectif.  Je citerai par exemple la cinquième. Evoquant  les grandes mutations en cours des rapports des hommes entre eux et avec la nature , je demandais:  « comment faire prévaloir un nouveau type de développement et d’intervention des hommes,  pour une nouvelle efficacité sociale, vers une nouvelle civilisation ? ».

Le projet fût évidemment balayé par l’évènement. Je décidais de mettre en forme mes réponses et de les publier de mon côté. Ce livre, que j’intitulais « la révolution inattendue » sortait juste des presses… quand survient le putch d’août 1991! Il est donc exclu d’en changer une ligne, mais il passe, tel quel, l’épreuve de l’évènement, et va se diffuser avant et après la fin de l’URSS en décembre 91. Je me permets d’en citer le fil conducteur, la 4ème de couverture:  « l’origine de la dislocation de l’Est est à chercher dans l’émergence d’enjeux de portée révolutionnaire inédits, impliquant l’humanité tout entière. Le socialisme étatique se brise sous l’exigence grandissante de nouveaux rapports humains. Le capitalisme s’adapte en régentant un monde qu’il ravage. Le profil inattendu d’une révolution fondée sur la nécessité nouvelle de l’intervention créatrice des hommes se dessine »

Ce colloque incite chacun de nous, bien sûr, à se remémorer ses analyses et choix d’hier, pour mieux réfléchir et choisir au présent…J’étais dans les années 80 convaincue de la nécessité de bien appréhender la portée anthopologique des mutations du monde pour  formuler, à la hauteur de leur enjeu historique, l’ambition d’émancipation qui motive l’engagement communiste.Je suis plus que jamais!

Je tiens d’autant plus à cette approche qu’elle n’allait pas de soi, et est loin d’être encore acquise 20 ans après. Ce fil conducteur qui trame les chapîtres de ma « révolution inattendue » me permet, dans l’intensité des évènements, de saisir en quoi l’échec du soviétisme incite à une exploration inédite des voies du dépassement du capitalisme, face aux défis de l’an 2000 qui approche..
A cette époque charnière ds années 80/90, les textes du PCF, ses résolutions de congrès mettaient l’accent sur ces nouveaux enjeux, pour fonder  un double refus: la crispation  sur un « modèle » identitaire révolu,  et le renoncement social-démocrate. Je m’y retrouvais.

Mais il y a les textes…et les pratiques. Dans le vif des combats politiques perdurent les vieux réflexes, formés dans la longue durée, figés dans la pesanteur des structures de direction, des cultures militantes.

Le poids de ces réflexes est d’autant plus lourd que le dessin d’une autre perspective est encore dans l’abstraction, le virtuel, le flou.…Dans le fracas des tourbillons imprévus et la violence des affrontements poliques, l’habitude rassure, et prime!

Un interlocuteur me le dira sans prendre de gants en commentant mon livre: « vos propos sont intéressants », dit-il, « mais d’où vous écrivez, vous êtes inaudible ». J’ai sans aucun doute sous-estimé à l’époque le poids des pesanteurs, des tâtonnements, des blocages identitaires qui rythmèrent ces années d’échecs .

Mais franchement, ne voit-on pas mieux aujourd’hui  à quelle hauteur se situait la barre  des réponses novatrices nécessaires ? S’il avait suffi d’opposer « modernité » et « démocratie » aux scléroses héritées de la stalinisation, tout aurait été bien plus simple!  Cette illusion marque aujourd’hui les limites et la crise des social-démocraties. Mais « comment promouvoir un plein développement des capacités d’intervention des hommes comme moteur, non seulement d’égalité et de justice, mais aussi d’efficacité sociale? » Vingt ans après la chute du Mur, nulle part au monde, les réponses n’ont pris  forme politique.

Or, et ce sera mon deuxième point, c’est bien, en ce 21ème siècle, l’enjeu historique de l’élaboration concrête du commun, à l’échelle de l’humanité qui vient concrêtement à l’ordre du jour . Autrement dit, du communisme, sans fétichisme de mots.

2. Quand l’utopie devient urgence de civilisation.

Je n’évoque pas ici l’utopie du rêve qui donne sens et perspective à l’action.. Je parle d’urgence de civilisation, du local au mondial, pour chacun et pour l’humanité. Nous sommes à moins d’un mois de Copenhague. Cette semaine, le sommet de la FAO s’est conclue dans l’impuissance. De nouvelles bulles spéculatives sont déjà en formation.

Notre monde, devenu village, fonce dans le brouillard, avec ses outils libérateurs de formidables possibles et ses violentes déchirures qui peuvent engendrer des monstres destructeurs.  Sur des dizaines de kilomêtres, des « murs » réels s’allongent  dans tous les continents. Des murs virtuels se multiplient.

Chacun se pose la question. Comment ne pas s’y fracasser, comment ouvrir des brèches, bifurquer, dégager de nouveaux chemins? Autrement dit, comment révolutionner  le cours du monde?

Ce matin, Mickaël Löwy nous rappellait la conception de la révolution formulée dans les années 30  par Walter Benjamin: non pas une avant garde dans une locomotive, mais avec les autres dans le train, tirant le signal d’alarme pour stopper avant l’abîme.

Certes. Mais l’abime est toujours là, et il s’élargit! Faute de perspectives nouvelles, comment l’éviterait-on?  La force gagnée dans chaque progrès conquis peut ouvrir une piste hors des impasses des contradictions du capital.  20 ans après la chute du Mur, bien des idées ont muri, bien des expériences de luttes se sont accumulées, mais le chemin n’est pas encore trouvé. La mise en cohérence d’une pensée de l’émancipation et d’une polique qui permette d’avancer concrêtement,  maintenant,  se cherche partout.  Elle sera crédible si elle se situe bien à la hauteur des grandes mutations de ce siècle.

Cela appelle, selon moi, d’approfondir les confrontations sur deux groupes de questions essentielles que je ne fais ici que pointer.

a) Fin de cycle?
La discussion de ce matin a cherché à caractériser le cycle historique que clôt la chute du Mur, en ce que chacun s’accorde maintenant à désigner comme le « court 20ème siècle ».

Stalinisme, soviétisme, bolchevisme, communisme politique et social-démocratie: il ne s’agit évidement pas d’escamoter la singularité des réalités que recouvrent ces notions,  si lourdes d’une histoire qui s’enracine dans celle du mouvement ouvrier et fait corps avec celle de la révolution industrielle elle même.

Le capitalisme s’y est modelé entre les 17et 19ème siècle, à partir de l’Ouest européen.  Il a bousculé le monde, mutilant dans le carcan de ses lois et de ses contradictions la notion même de progrès. Il impose son rythme brutal et toujours accéléré d’un mode de croissance de la productivité du travail fondé sur l’exploitation  et la domination de la nature et des hommes.  Le mouvement ouvrier, dans toutes ses composantes – socialiste, social-démocrate, communiste, bolchevique…- pense la libération humaine comme un horizon d’espoir, avec sa part d’utopie.Aux partis qui le représente en politique d’apporter la conscience des nécessités historiques dans le combat de classe, et de se saisir du pouvoir d’Etat pour les faire prévaloir. Dans le cadre de ces conceptions séculaires, biens des acquis ont été conquis, qui marquent le 20ème siècle. Mais on ne saute pas par dessus les contradictions. Le volontarisme despotique a produit des errements tragiques. Les rigidités de l’étatisme bureaucratique ont conduit à la stagnation avec ses dégénérescences, au moment où s’amorçait le basculement d’une nouvelle séquence de l’histoire. Les horizons d’émancipation se seraient-ils fermés?

Je pense que c’est à cette échelle de temps et de problèmes qu’il faut se référer pour penser l’échec et commencer à élaborer la suite de cette histoire.

Car l’ère, trois fois séculaire, de la révolution industrielle est terminée. Une révolution d’encore plus grande portée anthropologique est à l’œuvre à l’échelle  d’un monde déchiré par la crise systémique du capital. Les pays dits émergents où se prolonge encore la révolution industrielle y sont désormais aussi confrontés.

Révolution informationnelle, cognitive, ou autre notion, le débat est ouvert. Sa réalité s’impose, avec les nouveaux défis historiques qu’elle porte.

Ils sont à l’échelle de l’histoire humaine. Chacun sait ici que depuis l’aube des sociétés de classe, l’essor des civilisations, de l’efficacité sociale, se sont fondés sur le perfectionnement des systèmes d’exploitation et de domination. Désormais, cela ne marche plus. Les ravages et les gaspillages inouis de la crise systémique actuelle en sont le révélateur. Ils mettent en péril le devenir de l’humanité. Or, avec la révolution informationnelle, un nouveau critère d’efficacité se profile dans la durée de l’histoire. Celui de l’essor des capacités les plus créatives d’individus formés et informés, maitrisant les finalités de leur travail et de leur vie. Non plus le progrès par la domination donc, mais l’efficacité par l’émancipation.

Certes le capital multiplie avec une rapacité tenace les adaptations ou les fuites en avant qui préservent et élargir encore ses gisements de profits accumulés.

Mais les impératifs d’efficacité, de justice, de solidarité et de liberté ne peuvent plus se dissocier, voire s’opposer. C’est sans précédent!

D’énormes dépenses pour les hommes, la recherche, la formation etc deviennent nécessaires. Face aux tentatives de les marchandiser, des idées nouvelles cheminent, au fil des combats pour préserver les acquits, conjuguer les aspiration des individus et leurs biens communs.
Il n’y a, au seuil de cette ère nouvelle, ni retour en arrière, ni statu quo possible.

b) Une résonnance nouvelle

Mais le chantier est à peine entrouvert. Ce  point pour notre discussion découle du précédent. Les tentations au renoncement ou à la nostalgie des cohérences perdues, les tâtonnements se comprennent à l’aune de cette difficulté.

J’y insiste non pour nourrir un quelconque fatalisme, ou une indulgence hors de saison pour les replis, les sectarismes ou les opportunismes que l’on constate. Ni pour partir à la recherche de raccourcis, de nouveaux modèles ou de nouveaux héros quand ici ou là des dynamiques progressistes s’amorcent et suscitent légitiment la passion et la solidarité.

Je propose cette échelle du changement d’ère où nous sommes pour prendre la mesure des discordances de temps à surmonter: le temps des maturations incontournablesdes expériences et des idées dans ce malstroem, et celui des urgences de civilisation qui n’attendent pas les élaborations fortes et cohérentes qui font encore défaut.

Pour progresser en ce chantier, il est essentiel de bien mettre en relief les  points d’appui en construction.

Le plus précieux acquis de la toute récente période est à mes yeux le fait que tous ceux qui s’attèlent à cette tâche se parlent, se confrontent et discutent de par le monde.

Il y a une décennie déjà, la rencontre internationale initiée par Espaces-Marx pour le 150ème anniversaire du Manifeste communiste, Espaces Marx avait réuni des chercheurs, des responsables issus de tous les courants du mouvement ouvrier, de toutes les gauches, de tous les progressismes qui s’étaient combattus, dénigrés voire même entretués au cours du 20ème siècle. Tous se sont retrouvé là, pour la première fois, avec le sentiment que, après le « court 20ème siècle » et ses échecs, il fallait re-ouvrir le chantier de l’émancipation dans le respect et l’écoute de chacun,  dans la diversité des histoires.

Depuis, avec les forums du mouvement altermondialiste et tant et tant de rencontres de tous périmètres, on discute, on cherche le commun, on respecte le différent. C’est un acquis essentiel, vraiment je crois le plus précieux de tous, à consolider absolument…

D’autant que les questions les plus stratégiques font encore blocage. Comment s’en étonner?
Mais déjà, des idées-force émergent, font sens, motivent.
Ainsi l’idée de biens communs à toute l’humanité, l’air, l’eau, l’énergie, les savoirs, les connaissances, les cultures, la santé etc, à libérer de toute urgence du carcan destructeur de la marchandisation. L’idée de conquètes démocratiques inédites au cœur des mondes de l’économie et de la finance. Celles de nouveaux critères de gestion favorisant la formation des hommes, le partage des savoirs et des pouvoirs…

Cette recherche du commun pour la promotion de chacun donnera-t-elle une résonnance neuve à l’idée communiste? Quel pari!

Bien des confrontations butent encore sur la question du politique, à re-enraciner du local au mondial dans la complexité des histoires, des nations et des Etats, des mobilisations sociales, de l’émergence du commun dans la souveraineté citoyenne, des nouveaux modes d’engagements militants et des rapports de force.

En invitant à œuvrer à l’avenir, ce 20ème anniversaire incite à explorer avec plus encore de lucidité critique le poids du passé. En fait, plus que jamais, l’un ne va pas sans l’autre!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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